mercredi 7 juin 2017

Interview de Lionel DAVOUST Tome 3

Voici déjà le tome 3, vous pouvez retrouver le début de l'interview ici: Tome1, Tome 2

© Elyra C.


Moi, moi, moi… 

Bon sang, mais qu’est-ce que c’est que ce bruit ? C’est drôle. Ça rappelle les mouettes de Nemo, mais sans le « à » devant. Ça couine et ça piaille, et on dirait même que c’est prêt à rigoler, sans jamais franchir le pas. Une espèce de fausse modestie de pacotille.

Moi, moi, moi… 

Sacré p! de b! de m!, mais d’où ça vient ? C’est continu, tant que je bosse, que j’écris, que je tape. Attends, si je m’arrête un instant d’écrire ce petit texte… Ah, oui, ça s’arrête. Ça fait du bien quand ça s’arrête. Mais là, ça ne s’arrête pas, puisque je tape encore.

      Moi, moi, moi… 

Minute.

Ah, ben oui. Ça vient effectivement de mon… clavier. WTF ? Il est abîmé ou quoi ? Hier, il faisait un bruit parfaitement normal. Et si j’écris autre chose… ? Et puis que je reviens ici… ?

    Moi, moi, moi… 

Fichtrefoutre, alors ça, c’est vraiment bizarre. C’est uniquement en écrivant cette présentation pour Book en Stock que ça me le fait. Dis-donc, le clavier, tu te ficherais pas un peu de ma tronche ?

   Moi, moi, moi… 

Ou… quoi ? Tu me préviens ?

Me préviendrais-tu que toute présentation d’un auteur par lui-même est un exercice éminemment paradoxal, risqué même, car l’écriture est l’une des disciplines où l’individu s’efface le plus derrière l’œuvre, mais où, pourtant, l’ego est le plus développé, car il faut une persévérance digne des plus grandioses mégalomanies pour passer des centaines d’heures sur un même récit, dans une solitude quasi-absolue, et penser malgré tout qu’au bout du compte, ça intéressera quelqu’un ? Et que tu veux ainsi m’éviter de tomber accidentellement dans une logorrhée sans contrôle où, après quatre brouillons ratés, je risquerais d’ériger un monument à ma propre gloire avec la plus honnête des intentions, ce qui serait peut-être excusable, mais fortement gênant pour tout le monde, sans parler de l’ennui que cela ne manquerait pas de générer ? C’est ça que tu me dis, clavier ? Heureusement que je t’ai compris, dis ! Je suis bien content d’avoir regardé tant d’épisodes de Flipper quand j’étais môme, où les humains comprenaient comme par magie aux couinements du dauphin le fin mot de l’histoire trente secondes avant la fin de l’épisode et réglaient tout d’un coup.

Trente secondes, il se trouve que c’est exactement le temps qu’il me reste pour remercier Dup et Phooka de nous héberger tous collectivement pour ce mois. Car cela me touche beaucoup et me fait très plaisir que nous puissions nous rencontrer et discuter ainsi. Merci !

Et je suis bien content aussi, finalement, d’avoir ce clavier qui couine. J’espère arriver à t’écouter aussi longtemps que possible, copain. Tiens, voilà une sardine !
Hum.
Bien. Super. Non, mais, OK, d’accord.

Maintenant, il y a une sardine sur mon clavier. 






********************








Sylvène



Bonjour M. Davoust, étant une vieille bique lectrice de sf et de fantasy depuis un temps certain, j'avoue avoir été très très agréablement surprise en découvrant "Port d'Âmes" et "La route de la conquête". Car, fait assez rare en fantasy, vos livres ont du fond. J'y ai lu, en filigrane, des critiques assez salées sur certains aspects de notre société (amenées avec une rare élégance, je dois dire)...A moins que je me sois fourvoyée... Bref, qu'est ce qui vous a poussé à vous pencher sur les religions dans "La Messagère du ciel "?



Lionel



Bonjour Sylvène et merci beaucoup pour votre appréciation du fond de Port d'Âmes et de La Route de la Conquête, surtout ce que vous dites sur l’élégance – cela me fait extrêmement plaisir, car j’aimerais effectivement pouvoir réussir à partager des questionnements, traiter des thèmes complexes, tout en proposant, je l’espère, de bonnes histoires. Merci, donc !


Les religions me travaillent depuis longtemps (c’était déjà très présent, sous un angle différent, dans la trilogie Léviathan). Parce que, de façon plus vaste, les spiritualités et la quête infinie du sens, du dépassement des apparences du monde, représentent à mes yeux, peut-être, l’objectif le plus élevé de l’être humain : c’est la façon suprême de se développer, d’approfondir le monde, d’élargir et d’amplifier ce qu’on est.


Hélas, dans ce contexte, je trouve peu de raisons de ne pas être fondamentalement en colère envers les religions, envers la confiscation institutionnalisée de l’expérience du sacré en une chose autoritaire et morte qui autorise – voire approuve, comme l’histoire le démontre à maintes reprises – les plus horribles atrocités et les plus scandaleuses des oppressions. La spiritualité est à l’image de la vie ; c’est une chose mouvante, fluide, adaptable, un renouvellement constant de l’émerveillement et un voyage sans fin. La religion dans sa forme institutionnelle représente l’exact opposé de la vie, parce qu’elle prétend que la vérité est unique, indivisible, absolue en se fondant sur des textes mal traduits âgés de plusieurs siècles, voire millénaires, qui furent peut-être des facteurs d’ordre social salutaires à un moment, mais que, à mon sens, l’humanité a largement dépassés depuis !


Alors attention, je ne jette pas le bébé avec l’eau du bain. Il existe à tous les niveaux des penseurs religieux d’une grande finesse, d’une grande évolution ; la pensée déiste, la recherche des causes ultimes dans un cadre théologique, ont engendré parmi les argumentations les plus fines de l’esprit – certains avancent même que l’empirisme, annonçant la science moderne, est né grâce à cette quête. Loin de moi l’idée de fustiger le *sentiment religieux*, qui n’est autre qu’un sentiment spirituel – Jung parle de l’expérience du sacré, le « numineux », que chacun rencontre face à ce qui résonne dans son âme – qu’il s’agisse d’une église, de la nature, ou même, simplement, des personnes qu’on aime. Pour moi, cela, c’est une des nourritures les plus importantes de l’être humain.


En revanche, tenter d’institutionnaliser et de codifier cet élan vital, éminemment personnel, me paraît le pire vol / viol qui soit. Les religions, en tant qu’organisations, prêchent d’une main la tolérance et l’amour, et de l’autre démontrent, encore aujourd’hui, dans des choses grandes et petites, quel que soit leur bord, qu’elles savent très bien être des entreprises de mort, de haine et de rejet, tout cela au nom de leur parfum personnel de vérité et de morale. Je pense résolument que les dogmes constituent les pires fléaux de l’humanité moderne, qu’ils viennent de la religion ou de tout autre phénomène, d’ailleurs.


J’aime profondément l’humanité. Avec toutes les merveilles dont elle est capable, je me demande toujours comment – sans jamais arriver à me l’expliquer – elle peut engendrer ce genre de systèmes. Avec mon obsession pour le spirituel, il devient presque naturel de traiter régulièrement des liens, des limites, des mécanismes entre les deux, en m’efforçant de creuser, si j’en suis capable, guidé par des personnages fondamentalement différents de moi, mes propres présupposés sur le sujet. 











Bonjour Lionel, je me plonge dans les lectures de deux de vos livres "Port d’Âmes" et "La Messagère des Dieux" et reviens très vite pour mes premières questions. D'ores et déjà du temps que vous allez nous consacrer, hâte d'échanger avec vous et de découvrir les questions de mes camarades avisé.





Lionel

Super ! Bonjour Olivier et merci pour votre écho sur votre blog ! :) 









Coucou Lionel



Quelle est la journée typique de Lionel Davoust? Ou en tout cas y en t'il une? As tu des "manies" ou habitude ou des grigris pour écrire?





Lionel



Hello ! Alors elle a beaucoup changé depuis un an en fait, et depuis « Les Dieux sauvages ». Je ne suis pas – du tout – du matin, donc je tendais à réserver les tâches nécessitant un peu moins de cerveau pour ce moment-là : courriels, blog, réseaux sociaux, etc. et l’écriture l’après-midi. Mais à mesure que celle-ci a pris de l’importance, que je me suis fixé des quotas plus importants, je me suis rendu compte qu’elle n’occupait pas une place suffisamment prédominante dans ma journée. Je commence, donc, au contraire, par l’écriture (dès que je suis assez réveillé, disons…) et je m’efforce de ne pas en décrocher, sauf en fin de matinée et de journée pour une petite pause courriels, réseaux sociaux et autres tâches courantes. L’écriture est la seule activité nécessaire et capitale de la journée, donc je m’efforce de lui accorder un maximum de place, et ça marche plutôt bien. 


Pas de manies, d’habitudes ou de grigris. Le moins possible. Je ne veux pas compter sur des rituels pour être capable d’écrire, je veux arriver à me plonger dans le récit et le travail le plus rapidement possible (ce qui est un processus constant pour combattre l’éventuelle appréhension d’avancer en territoire inconnu). Je me suis énormément formé sur la mobilité offerte par les outils informatiques modernes et je suis à présent capable de dégainer mon iPad n’importe où et de progresser sur mon manuscrit. Je ne fais que deux dérogations à cette règle quand je suis chez moi, et c’est : 


a) ma bonne grosse théière que je vide puis remplis compulsivement : ça m’occupe les mains et le corps quand je réfléchis, ça satisfait la portion de mon esprit qui a besoin d’être distraite. 
b) Focus@Will, ou un peu de musique à un niveau quasiment inaudible, là aussi pour me détendre l’esprit, pour atténuer la tentation des distractions. (J’en ai parlé ici http://lioneldavoust.com/2015/la-boite-a-outils-de-lecrivain-focuswill-larme-secrete-de-la-concentration/ )


Ah, un peu de méditation, aussi, parfois, quand j’ai besoin de me calmer les nerfs. J’aimerais méditer davantage, mais je ne suis pas très assidu, malheureusement, même si j’en retire à chaque fois des bénéfices. 







Paikanne



Bonjour Lionel,



Je "rebondis" sur "la musique des mots" : cela signifie-t-il, qu'avant l'impression, il y a une relecture à voix haute pour que les phrases "coulent naturellement" ?






Lionel



Je suis un fervent adepte du gueuloir de Flaubert, mais je ne m’en sers que quand je coince sur quelque chose, et finalement davantage en traduction. Pour les romans et les nouvelles, cette musique est presque entièrement internalisée, et elle est aussi partiellement visuelle, avec le rythme des mots, de la ponctuation, la composition de la phrase sur la ligne. Je crois m’être rendu compte avec l’âge que je suis très légèrement synesthésique, ce qui fait que les sens débordent un peu les uns sur les autres. Un enchaînement visuel a pour moi une forme de musique, et une forme de musique a un goût, une atmosphère. 


Super, tout le monde va me prendre pour un dingue, maintenant. 











Merci pour ta réponse à propos des orques (n'ayant encore jamais rencontrer ces grosses bêbêtes je ne peux qu'imaginer l'effet que ça fait ^^' )


Sinon j'ai une question qui rejoint un peu celle de Phooka.
Comment fais-tu pour gérer tes journées... Entre l'écriture, la traduction, le blog, les réseaux sociaux, Procrastination (je parle évidemment du podcast ;) ), la musique, et j'en oublie surement !
Tu as des doubles, des "nègres", un retourne-temps, un tardis ???






Lionel



Avec plaisir ! Si tu as l’occasion d’aller les voir en liberté, je ne peux que t’encourager ! 


J’aimerais trop avoir un TARDIS :) Mais hélas, non ! Je suis depuis tout récemment aidé un peu par madame, qui me soulage de quelques tâches administratives comme l’agenda du site, poste sur les réseaux sociaux pendant les festivals. Mais surtout, je suis extrêmement organisé. Je ne dis pas ça pour me la raconter : je suis extrêmement organisé parce que je suis extrêmement bordélique à la base, et que je n’ai pas le choix… ! Il faut que je m’impose une discipline pointue si je veux réussir à faire tout ce que j’ai envie de faire. Or, je suis passionné par toutes les méthodes de productivité modernes, les outils technologiques qui soulagent l’être humain de toutes les tâches idiotes et sans intérêt qui l’empêchent de libérer son esprit pour penser à des choses plus dignes de lui. (Je ne pense absolument pas que la technologie dépossède l’humain de ses moyens, au contraire, je pense qu’elle le rend libre de se concentrer sur l’important, au contraire, à condition évidemment qu’il n’en soit pas esclave.) 


Je suis donc un adepte dévoué de la méthode Getting Things Done (GTD) par David Allen, qui, depuis que je la suis avec rigueur, a eu de profonds effets qui ont transformé ma productivité et ma manière de travailler. Les classes préparatoires m’avaient déjà appris à fournir une puissance de travail brute, GTD m’a montré comment apporter de l’ordre au chaos qui règne dans ma tête pour faire ce qu’il faut quand il faut. Bien sûr, je me loupe quand même encore souvent, parce que tout cela est un apprentissage constant, mais ça me passionne. J’exploite pleinement toutes les nouvelles technologies, le cloud, les appareils mobiles, j’ai en place des tas d’automatisations qui mettent la technologie à mon service pour me décharger de toute tâche machinale que je ferais plus de quelques fois, et OmniFocus me rappelle chaque jour où j’ai décidé de concentrer mon attention à l’avance. 


La plupart du temps, j’arrive à l’écouter ^___^






May 

Bonjour Lionel ! J'ai été très contente de pouvoir vous rencontrer aux Imaginales (même si notre discussion a vite dérivé vers les jeux vidéos à cause de mon compagnon, ce qui n'est pas si mal car j'ai donc réussi à garder mes questions pour ce mois de !)

J'ai donc eu la chance de découvrir Port d'âmes dont l'univers (ou plus précisément les âges anciens, perdus) m'a vraiment passionné. J'aimerais beaucoup me plonger dans La Route de la Conquête sous peu qui, je pense, me plaira beaucoup plus (j'ai absolument besoin d'en savoir plus sur les Anges !!)

Et du coup j'aimerais rebondir sur la question de Rachel autour de la poésie. La Vendeuse est un personnage qui m'a beaucoup marqué et je serais curieuse de savoir si vous avez quand même essayé de coucher sur papier ses poèmes ? Il n’existe pas même des essais sur un petit bout de papier quelque part chez vous ? Je suis trop curieuse !



Lionel



Bonjour May ! J’espère que Psycho Starship Rampage a plu à votre compagnon ! Merci beaucoup pour Port d'Âmes et pour La Route de la Conquête – on y parle bien des Anges, mais seulement dans un seul texte, par contre, je préfère vous prévenir. Cependant, tout le livre parle bel et bien de la réalité de l’Empire d’Asrethia.


Non, absolument aucune tentative de rédiger ces poèmes. Il ne valait mieux pas. Sans tentative, sans essai forcément imparfait (je me connais), ils pouvaient rester éternellement bons, conformes à l’idéal que j’en avais. Représenter, c’est commencer à détruire. En restant sans forme, ils étaient donc aussi parfaits que je l’espérais, et ils le sont pour vous comme pour moi, car nous y apportons chacun ce que nous voudrions y trouver. 








Merci pour cette première réponse ! Je pense que je vais opter pour la lecture à rebours ;)

/!\ ALERTE POTENTIELS SPOILERS /!\

Concernant Port d'Âmes, le Transfert a été une "capacité" (don ? malédiction ?) qui m'a vraiment interpellée. Ma question est purement technique : ce transfert de morceau d'âme d'un être à un autre, peut-il être à nouveau transféré ? C'est-à-dire, Rhuys qui a capté et (plus ou moins) assimilé les ressentis de la Vendeuse, peut-il les transférer à quelqu'un d'autre, et ainsi de suite... ? Et si oui, un Transfert est-il réversible (la Vendeuse peut-elle récupérer ces fragments (mais encore faudrait-il qu'elle le souhaite...)) ?



Enfin, je rejoins Licorne : je veux en savoir plus sur les Anges (qui m'ont un peu fait penser aux Golems présents dans Le Livre de Cendres de Mary Gentle) et les voir en action !





Lionel



Avec plaisir ! Et merci :) Comme je disais, les Anges font une apparition, mais seulement dans un texte de La Route de la Conquête, intitulé « Le Guerrier au bord de la glace ». 


ALORS SPOILERS :p 


Je préfère ne pas entrer trop dans les technicités de la magie, non pas parce que j’ignore les détails (je les connais, hé hé), mais parce que c’est à vous d’extrapoler et de construire sur ce que vous avez lu. Qu’en pensez-vous ? :) 
Je dirai néanmoins deux choses : d’une, la magie mémorielle qui sert de fondation au Transfert apparaît plusieurs fois dans La Route de la Conquête, mais sous des angles extrêmement différents, donc peut-être que cela vous donnera quelques pistes ! (La Vendeuse mentionne au détour d’un dialogue dans Port d'Âmes que la plante servait à bien d’autres choses autrefois.…) De deux, si l’on peut Transférer des moments forts de l’existence, alors Rhuys a vécu bien des moments forts lors de son séjour à Aniagrad, des choses qui pourraient théoriquement être Vendues… Mais ces fragments seraient-ils alors exactement les mêmes que ceux qu’il a reçus ? La mémoire est-elle objective ? 
Encore une fois… qu’en pensez-vous… ? 













Bonjour Lionel,



Question pour rire : tu n'aimes pas les fruits de mer, mais tu supportes les sardines ? Et si Flipper demande ... des moules ? \0/



Et plus sérieusement, je ne peux m'empêcher de remarquer que Michael est biologiste marin dans Leviathan... en faisant de la "psychologie de bazar", peut-on dire que tu t'es inspiré de tes propres aventures, ou de celles que tu aurais aimé vivre ?



En même temps, ce serait être maso, car il n'a pas une vie spécialement facile *euphémisme* ... ou serait-ce du fait de légendes croisées dans ton métier ? Est-ce que c'était plus facile de commencer à écrire en partant de ce que tu connaissais déjà, comme un défi lancé à soi-même ?



Pourquoi situer l'intrigues aux US ? Mon analyse est que cela est lié à la profession de Michael, on parle beaucoup plus de la professoin de biologiste marin dans ce pays, et peut-être la faune est-elle plus vaste ?



Je suis sûre que tu préférais la question sur la sardine o_o



Merci à toutes et tous pour ce mois de !



Lionel



Bonjour Aurélie ! Alors en fait, non, je n’aime pas les sardines non plus, trop d’arêtes ! Mais les plus gros poissons, ça va. Si Flipper demande des moules, ça va être compliqué de les lui ouvrir. Et lui servir les frites avec, je te raconte pas… 


C’est une question tout à fait légitime – Michael était biologiste marin, le parallèle est assez évident, bien sûr, mais en réalité, je suis très différent de lui. J’aurais davantage en commun (à l’époque de l’écriture, en tout cas) avec Masha, en fait. Par contre, en effet, l’attrait de l’océan, la fascination qu’il exerce, c’est du vécu, mais c’est presque comme si je le lui faisais découvrir sans qu’il le connaisse a priori, parce qu’il ne partage pas cette passion à l’origine. Et j’avoue que oui, je rêve d’aller un jour en Antarctique ! Je m’étais beaucoup documenté sur Palmer grâce à des échanges avec une scientifique qui y a travaillé, et une amie qui a séjourné un an et demi à Crozet. 


Mais je continue à vivre cette dimension de loin en loin à travers mes volontariats écologiques ; j’ai une certaine latitude pour partir en mer, et si je ne le fais pas ces derniers temps, c’est que je me concentre davantage sur l’écriture (mais je compte bien m’y remettre en 2018 :) ) Il n’y a pas de légendes marines spécifiques qui ont inspiré Léviathan ; c’est beaucoup de ressenti personnel, que j’ai fini par analyser, après coup, comme une métaphore de l’exploration de l’inconscient. L’océan cache par essence les abysses, l’inconnu, tout en offrant en surface la liberté ; ce sont des symboles très forts dans les mythes, jusqu’à la psychologie moderne. J’ai puisé là-dedans en me laissant simplement guider par mon ressenti. 


Les US, c’est deux choses : d’abord, j’ai depuis toujours une culture un peu à cheval entre la France et le monde anglo-américain (plus française, quand même), et j’avais envie de puiser dans le second. Mais surtout, je voulais jouer avec les codes classiques du thriller, avec tout ce que ça génère d’attente et de rêve chez le public moderne (pour mieux brouiller les pistes quant à ce qu’est *vraiment* cette série), notamment avec l’idée qu’aux US, tout est forcément plus grand, plus vaste, plus ambitieux. Cela correspondait bien au Jeu Supérieur pour faire découvrir cet univers (même s’il concerne évidemment toute la planète…). 








Je crois que tu voulais parler de May, Amaruel ! Mais pas de soucis, on a toutes les mêmes questions à la bouche !



Le patrimoine génétique oui.. on ne peut pas faire grand chose à ce propos et le subir ! ça vous très bien ! ;) donc pour en revenir à un autre genre de patrimoine, il y a aussi celui de nos lectures passées qui forgent nos goûts et notre imagination, j’aimerai connaitre les auteurs ou les lectures qui ont déclenchés l’étincelle de l’écriture ! et aussi quelle est ta lecture en ce moment même !

Merci







Lionel


Haha merci, et je remercie la génétique, alors :D


Mes deux plus grandes influences de tous les temps ever sont très clairement Boris Vian et Roger Zelazny. Avec une mention aussi, quand même, pour Robert Sheckley et A. E. Van Vogt, que mon père me lisait quand j’étais gamin : le premier m’a enchanté avec son humour au vitriol, le second avec sa vulgarisation de la sémantique générale, qui a dû achever d’allumer en moi la passion pour les possibilités de l’esprit. 


Mais plus tard, peu avant le lycée, je déprimais prodigieusement en cours de français à commenter de façon stérile des bouquins qui me bassinaient tous davantage les uns que les autres, au point de m’ôter presque l’envie de lire de l’imaginaire – lequel, évidemment, était en plus décrié comme une sous-littérature. (Je ne décolère toujours pas de l’approche assommante et poussiéreuse de l’enseignement de la littérature dans l’enseignement secondaire : je suis passé très près d’être dégouté à jamais du livre – je suis raisonnablement certain que ça n’est pas le but d’origine.) Bref, une prof – encore mille mercis, madame – m’a, elle, mis Vian entre les mains, et ça m’a littéralement sauvé. En lisant L’Écume des Jours, je me suis dit : « la vache, on a le droit de faire ça ? » J’ai compris ce jour-là qu’écrire, c’était avant tout la liberté. 


Zelazny, ensuite, notamment à travers l’immortelle série des Princes d’Ambre, s’appropriait, là encore avec irrévérence et liberté, le matériau des mythes, mêlait allègrement les genres, et proposait des personnages absolument fantastiques, des textes à plusieurs niveaux de lecture, etc. Sa totale insouciance dans l’approche des genres et de l’imaginaire même m’a ravi ; je ne savais pas trop ce que je lisais, dans quelle case ça rentrait, et je m’en fichais, parce que c’était juste bon, et je crois que c’était d’autant meilleur que ça puisait partout où ça le voulait. 


Plus tard, de moi-même, j’ai ensuite découvert Castaneda et Nietzsche, qui exprimaient de façon structurée (et fantasmée) bien des intuitions philosophiques et métaphysiques mal formées que j’avais depuis longtemps, et j’étais ravi de découvrir qu’il existait d’autres manières de penser que celles, très naïves et/ou autoritaires à mon sens, dont j’entendais parler autour de moi et qui ne me satisfaisaient absolument pas (peut-être dois-je mentionner ici que j’étais dans l’enseignement catholique ; un enseignement de grande qualité sur le plan de la rigueur et du travail, un peu moins épanouissant sur le plan des idées, dirons-nous. Ça explique probablement aussi mon obsession pour la religion, la spiritualité et la transcendance, d’ailleurs.) 




En général, je ne parle pas de mes lectures, parce que je trouve qu’elles n’ont aucun intérêt. Je ne suis absolument pas l’actualité, je lis en fonction des inspirations, envies, nécessités de recherche du moment, allant peut-être d’une sortie récente à un bouquin sorti cinq (ou cinquante) ans plus tôt. Mais bon, puisque c’est toi (et pour une fois que je peux avoir l’air dans le coup !), je termine actuellement L’Inclinaison de Christopher Priest, un fascinant voyage dans son Archipel du Rêve et une prouesse d’écriture admirable (comme souvent avec lui) : c’est un récit contemplatif et qui présente pourtant une tension narrative prodigieuse. C’est principalement un récit de voyage, et pourtant, je suis incapable de le reposer comme le thriller le plus haletant qui soit. On le sait, Priest est un grand, un très grand écrivain, et il le démontre une fois de plus ici !

La suite : tome 4 

11 commentaires:

  1. Re-bonjour Lionel,

    Alors quand je vois toutes tes occupations aussi diverses que variées, je me demande si tu as des "loisirs" (voire simplement si tu en as le temps). Genre la pâtisserie, l'ikebana ou le macramé! :)

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  2. Bonjour Lionel,

    Comparée aux autres je suis en retard je n'ai pas encore débuté la messagère du ciel mais ce que tu en dis en réponse à Bouchon me fait flipper d'avance "Donc, tu vas pleurer, trembler de rage, trépigner, mais te marrer aussi – je l’espère, en tout cas ! :)"
    Plus qu'un roman à caser et je m'y jette avec un peu d'appréhension et je crois plein de kleenex :p
    Sinon je reviens aussi sur ton amour des orques, cet animal magnifique. J'avoue que pour ma part je préfère le dragon mais ce n'est pas le sujet :p
    Je voulais juste dire que depuis le film Orca que j'ai vu il y a quelques années j'ai été ébahie par cet animal si humain mais aussi horrifiée de ce scénario.
    La plupart des amis qui l'avait vu n'en ont retenu que ce simulacre de "dent de la mer" version antarctique alors qu'il y avait tellement plus à voir de cet être fier, humain et dévoyé par la folie humaine.
    Lorsqu'un héros humain voit sa famille détruite par d'autres c'est normal de magnifier sa vengeance. Ici on a laissé de côté sa détresse, sa tristesse de perdre des êtres chers pur n'en faire qu'un tueur d'hommes. C'est simplifier la complexité de cet être magnifique à sa fureur de vengeur.
    Voilà tout ça pour te demander si tu l'avais vu aussi et si tu avais été aussi déçue que moi de cette mascarade pour la gloire de l'humain.
    Bonne journée

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  3. Ou bien genre le théâtre ? Je complète la question de Phooka :D
    En fais-tu toujours d'ailleurs (mes sources d'infos remontant un brin dans le temps...)?
    Est-ce que le théâtre d'impro t'a servi/te sert dans le processus d'écriture ?

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  4. Bonsoir,
    C'est une journée où mon cerveau carbure un peu lol je vais mettre deux questions :p

    "un peu de méditation, aussi, parfois, quand j’ai besoin de me calmer les nerfs. J’aimerais méditer davantage, mais je ne suis pas très assidu, malheureusement, même si j’en retire à chaque fois des bénéfices."
    Petite question toute perso, quelle genre de méditation fais-tu? est-elle accessible à tous? cela m'intéresse car c'est une technique que je souhaite acquérir :) afin de faire parfois baisser la pression.
    Merci d'avance Grand Sage de tes précieux conseils :)

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  5. Coucou Lionel, Grand Maître des Océans,

    Arf ma question est passée à la trappe sur le sujet précédent, c'est parce qu'elle était trop courte, noyée dans les autres. Du coup je vais faire un gros message ;)

    Donc question 1) Quel univers préfères-tu explorer : celui de la Voie de la Main Gauche (Leviathan) ou celui d'Evanégyre ? Et d'ailleurs, à quand des Orques sur Evanégyre ? Ils me manquent !!!

    Ensuite, je rebondis sur ta réponse à Amarüel Tribulation, car justement je viens de terminer les deux textes de La Route de la Conquête où l'on aborde cette magie de la mémoire (super idée d'ailleurs, c'est génial). Est-ce que c'est en abordant ces sujets dans ces nouvelles que tu as eu l'idée d'aller encore plus loin avec la Vendeuse ou bien cette notion de Transfert était déjà là dès le départ pour toi ?
    C'est en tout cas très beau et triste à la fois.

    Finalement je garde mon autre question pour plus tard (on est que le 08 après tout, on va avoir au moins 10 tomes XD)

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  6. Re-Re bonjour Lionel,
    Alors pour reprendre notre conversation où tu me parlais de tes auteurs favoris, j’ai été aussi profondément touchée par les princes d’ambre, j’avais 20 ans quand j’ai lu toute la saga, et il y a quelques temps, j’ai voulu les relire, je n’ai pas pu passer le cap des 10 pages … glups ! j’ai trouvé que cela avait profondément vieilli, jusqu'au style que je trouvai bizarre. Alors je n’ai pas insisté de peur d’enlever tous les bons souvenirs et le plaisir que j’avais tiré de cette lecture ! Alors, quand on est auteur et assez philosophe comme toi ! Est ce qu’on s’interroge sur la pérennité de ses écrits ? sur leur devenir ?

    Et puis rien à voir avec le pâté ! mais je voulais savoir si tu étais bien au salon de Comper au Centre Arthurien de Broceliande le 22 et 23 juillet, car j’irai peut-être bien faire un tour le dimanche, ca fait un peu de kms de chez moi, mais s'il y a pleins d'auteurs chauves et sympas, en plus de Nathalie Dau qui est annoncée ... ca vaut le coup de faire la route !

    Merci d’avance pour les réponses et bonne continuation pour les questions !

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  7. Et bien pour de l’interview, c'est du lourd... entre la masse de questions très structurées et des réponses toute aussi fournies, on a intérêt à s'attacher au bastingage (et oui j'ai presque fini Port d'Âmes d'où cette fine utilisation de la métaphore marine lol ...) Ce qui me frappe dans tes récits, ce sont les détails et un vocabulaire d'une grande densité et des néologismes nombreux, j'avoue que je me perds parfois, à combien estimes tu ton propre champs lexical? un dictionnaire Davoust est-il prévu avec cartes, personnages, mythes? En ne restant que sur Port d'Âmes, c'est le registre de la littérature classique dans ses grandes thématiques (à la Racine ou Corneille et leur glorieux ancêtres grecs et latins) ; l'honneur avec un grand H, la morale, le rôle du Père.... bref est-ce que ces auteurs ont aussi eu ta faveur un moment ? Comme l'indiquait une des nombreuses questions précédentes, la poésie ... est importante dans ce Port d'Âmes, je connais peu d'auteurs de ton registre qui possède à ce point le sens de l'art poétique... as-tu des auteurs de prédilection sur ce créneau ?

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  9. Bonjour Lionel ! J'aurai donc quelques lectures avant d'atteindre cette nouvelle dédiée aux Anges mais une certaine hâte me tient :)

    Il est vrai que je n'ai à aucun moment remis en question la "véracité" des moments transférés... Hum... L'interprétation d'un événement est effectivement bien subjective, dans ce cas les émotions brutes ressenties par Rhuys lors des Transferts ne seraient qu'une interprétation pure de ce que la vendeuse a elle-même ressenti au moment de l'événement. Mais peut-on vraiment interpréter quelque chose que l'on n'a jamais connu ? Comment Rhuys fait-il pour interpréter l'obscurité, s'il n'a jamais expérimenté la chose ? Il ne ferait qu'extrapoler, non ? Le transfert, ces événements qui rentrent en écho avec les expériences du 'receveur' et qui viennent renforcer ou réveiller un sentiment enfoui en lui.
    Ah oui et puis tu parles de magie mémorielle donc le transfert ne se limite pas qu'à un transfert de "données" émotionnelles mais s'accompagnent de fragments de mémoire. (Bon ça, j'en saurais plus avec les autres récits et reviendrait à la charge lors de salon ;))

    /!\GROS SPOILE/!\
    Donc quand Vibeka est quasiment catatonique à la fin du roman, elle a donné tous les événements qui l'ont construite. Elle doit 'redémarrer', mais dans ce cas est-ce seulement envisageable ? J'avoue n'avoir eu que peu d'espoir à la fin du récit la concernant. Son esprit en tant que Vibeka s'est disséminé aux quatre vents, elle 'est' présente dans tous les clients qui ont bien voulu d'un peu de tristesse et n'est plus dans ceux qui ont vite oublié. Pendant tout le récit c'est une mort déguisée que tu nous as dessiné la concernant ! RHAAAAAAAaaaaaaaa (bon d'accord son enveloppe corporelle demeure mais le personnage n'est plus, étant donné qu'il est impossible qu'elle redevienne elle-même).

    Bon avec tout ça je n'ai pas vraiment posé de questions : Stranger Things, si tu as eu l'occasion de mater cette série, tu en as pensé quoi ? Ça change de Flipper, c'est sûr ! (rien à voir avec la choucroute donc).

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  10. Sakut les divines et Lionel il semblerait sue mes questions à l'issue du tome 3 sont passés à l as... 😊

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  11. Hello!

    Synesthésie? Je ne connaissais pas, mais certaines notes en musique m'ont toujours évoqué des goûts ou des couleurs... Donc non, je ne te prends pas pour un dingue... ou alors on est deux! XD Est-ce ceci qui t'a inspiré pour tes "discussions" entre Aska et Wer? J'y ai trouvé un mélange des sens et des perceptions très intéressant (j'y reviendrai un de ces quatre!)

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