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mardi 7 juillet 2015

LES DAMES BLANCHES de Pierre Bordage





L'Atalante

Date de parution : 21 mai 2015

Illustrateur : Raphaël Defossez
Collection : La Dentelle du cygne
384 pages
21 euros




Une étrange bulle blanche d’une cinquantaine de mètres de diamètre est découverte un jour dans une bourgade de l’ouest de la France. Elle attire et capture Léo, trois ans, le fils d’Élodie. D’autres bulles apparaissent, grossissent, et l’humanité échoue à les détruire. Leur activité magnétique de plus en plus importante perturbe les réseaux électriques et numériques, entraînant une régression technologique sans précédent.Seule l’ « absorption » de jeunes enfants semble ralentir leur expansion…La peur de disparaître poussera-t-elle l’humanité à promulguer la loi d’Isaac ? Mais peut-on élever un enfant en sachant qu’il vous sera arraché à ses trois ans ? Camille, qui a elle-même perdu un fils, et son ami Basile, d’origine malienne – ufologue de son état – vont essayer de percer le mystère des dames blanches afin d’éviter le retour à la barbarie.





L'avis de Phooka:




Il fût un temps où je lisais tous les "Bordage" et puis pour une raison étrange j'ai arrêté. Quand celui-ci m'a sauté dans les mains j'étais ravie, d'autant plus que la quatrième de couverture était très attirante.

Le lecteur est immédiatement emporté dans ce récit étrange. Une mystérieuse boule blanche apparaît un jour dans un champ et tout semble montrer qu'elle a "capturé" un jeune garçon de 3 ans. Au début, peu de gens donnent foi au récit de la mère, Elodie, jusqu'au jour où une autre boule apparaît et enlève à son tour un enfant. Au fil des semaines et des mois, il y en aura de plus en plus. Elle grossissent, elles sont indestructibles et elle s'en prennent systématiquement aux enfants âgés de 3 à 4 ans. Les mois passent, puis les années, le nombre de dames blanches explose, la panique gagne le monde entier au point de créer des "pédokazes", des enfants  envoyés à dessein vers ces dames blanches pour se faire exploser de l’intérieur. Au début ce sont des orphelins, puis lorsque le vivier d'orphelins se tarit, ce sont les "Isaac". Chaque famille doit en "élever" un pour le donner à la bonne cause. Et pourtant l'effet de ces "pédokazes" est bien maigre ...

A travers les portraits d'un panel d'individus touchés de près ou de loin par ces dames blanches, Pierre Bordage, nous livre sa vision de l'humanité. Une vision, pas toujours très agréable à "entendre", mais pourtant si vraie. Du défaitisme de certains, de l'acharnement d'autres, le monde dépeint par Bordage n'est pas drôle. Et si l'humanité courrait à sa perte par sa propre faute ?
Ces portraits, ce sont des mères qui perdent leur enfant, des hommes amenés à combattre ces dames blanches, d'abord de façon traditionnelle puis en utilisant des enfants ... Le comble de l'horreur et pourtant ...
Seul un ufologue, noir de surcroît (ce sont ses propres mots) a le recul nécessaire pour essayer de comprendre, mais sa voix se perd dans la cacophonie ambiante. Des sectes se créent, des fanatiques veulent imposer leurs idées, les gouvernements sont prêts à toutes les bassesses.

Le point fort du roman au delà du récit lui-même, c'est son échelle de temps. Il se situe sur une période de presque quarante ans, mais la progression se fait de façon indirecte quand on réalise d'un seul coup que le personnage que l'on découvre est le fils ou la fille (voire petit-fils ou petite-fille) d'un autre que l'on a appris à connaître au début du roman. Ainsi, la vie continue son cours malgré toutes les atrocités qui jalonnent ce récit.

La foultitude des protagonistes, rend le roman vraiment passionnant, mais en même temps il peut aussi provoquer un sentiment de longueur tant on voudrait que la situation évolue. Le lecteur se retrouve ainsi, piégé, au même titre que les héros du livre, à vouloir comprendre ce que sont ces dames blanches et quelle est leur raison d'être sur terre.

La chronique de Lune pointe un défaut du livre qui m'a frappée moi aussi. C'est le fait que tous les pères d'enfants kidnappés par les bulles, sont alcooliques et/ou absents de leur foyer. Comme si les "vrais et bons" pères n'existaient pas. Heureusement ce sentiment disparaît petit à petit, en particulier grâce aux mouvements de résistance contre les 'Isaac' qui sont constitués d'hommes et de femmes. Mais cette image m'a poursuivie un bon moment. Je suppose que Pierre Bordage a un compte à régler. De même d'ailleurs avec certains scientifiques ... Mais on lui pardonne volontiers.

Ce qui est sûr, c'est que dès la première page, le lecteur est piégé par ce récit. Par les portraits qu'il dessine, par le mystère autour des dames blanches et sa construction temporelle. Le livre se dévore très vite car il est quasi impossible de le reposer. Un bon cru de Bordage !

mardi 21 novembre 2017

Interview de Grégory Da Rosa - 4ème volet








*********************************



— Des doléances ? m’étonnai-je, ma voix résonnant démesurément entre les piliers et les voûtes la salle du trône.

— C’est bien cela, sénéchal, confirma l’architecte Rodenteux, chevrotant.

— Mais, voyons, Jacques… Des doléances, maintenant, alors que la ville est assiégée ?

— Tout à fait, sénéchal. Deux dames de grande importance demandent audience.

— Deux dames, dites-vous ? Et qui sont-elles ? D’où viennent-elles ?

Rodenteux, qui se tenait sur les quelques marches de l’estrade, obliqua ses yeux ronds sur ma vieille personne alors que j’étais inconfortablement assis sur le faudesteuil jouxtant le trône. Il monta une marche de plus, se pencha, et murmura à mon oreille :

— Sénéchal, ces dames viennent d’un royaume étrange et étonnement puissant, gouverné par les livres, peuplé de héros, de prophéties et de mondes innombrables. L’on nomme leur royaume Book en Stock.

— Boucan Stoque ?

— Absolument, sénéchal, absolument.

— Mais où donc se situe cet étrange pays ?

— Partout et nulle part à la fois, sénéchal, m’avoua-t-il d’un timbre étrangement aigu. Et c’est bien cela qui le rend puissant ! Ce royaume tout entier voyage de monde en monde, utilisant les manuscrits pour plonger en des univers que nous ne connaissons point encore. Mais sachez en tout cas qu’elles connaissent déjà tout de nous, c’en est effrayant ! Ce jour d’hui, justement, ces deux vénérables dames ont choisi la ville de Lysimaque pour visite. Comprenez ma pensée, sénéchal. Comme nous sommes en guerre, et étant donné notre situation pour le moins… menaçante – si vous me permettez cet euphémisme – je me suis dit qu’il serait bon de ne pas dénier le soutien d’un royaume tel que celui-là…

— Je comprends, Rodenteux. Je comprends.

— Dois-je les faire entrer ?

— Bien sûr, Rodenteux, bien sûr !

Le bonhomme se redressa tout à coup, pivota en direction du portail clos, tapa deux fois dans ses mains. À ce geste, l’ours Roufos, notre bon héraut d’armes, logé dans l’angle tout au bout de la nef, ouvrit les portes et beugla pis qu’un crieur public :

— J’annonce la dame Dup, duchesse Inette ! et la dame Emma, duchesse Phooka !

Alors les deux convives apparurent sur le seuil, la première vêtue d’une longue cotardie émeraude, aux franges et brocarts verts, tandis que la seconde arborait une houppelande plus blonde qu’un champ de blé au soleil, toute brodée de fils d’or.

Je me levai incontinent, descendis les marches de l’estrade et m’approchai pour baiser la main de mes deux invitées.

— Soyez les bienvenues, mes dames, déclamai-je. Puisse le séjour en la capitale vous être agréable. Mais dites-moi, ma curiosité est piquée au vif ! De quoi souhaitez-vous m‘entretenir ? Je suis tout ouïe.

Puis, soudain confus par mon manque évident de politesse, je proposai :

— Oh ! J’oubliais, mes dames : une coupe de vin, peut-être ? Je vous rassure, point n’est-il empoisonné. Enfin… je… je ne crois pas.



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Phooka :

Coucou Gregory
Tu sais à quel point j'ai aimé Sénéchal alors je ne reviendrais pas là dessus, non,non. A la place je vais te poser une question à la con (je suis spécialiste faut dire! =D)
Page 226 de ton roman, dans les dernières lignes du chapitre, notre bon vieux Sénéchal decend de cheval et tu écris:
"M'appuyant sur l'encolure de mon cheval,je balançai ma jambe gauche au-dessus de sa croupe pour descendre, mon pied droit encore dans l'étrier"
est ce à dire qu'à Lysimaque, on ne suit pas les règles classiques d'équitation? (C'est à dire descendre à gauche? https://fr.wikihow.com/descendre-de-cheval).
Est ce que le Sénéchal porte son épée à droite du coup?
Il est donc gaucher?
Je suis sûre que tu vas nous faire une belle pirouette (à cheval) pour te sortir de ce guêpier! :)
bises
Emma


Grégory :


Bonjour Emma !



J’ai ri en lisant ta question, il faut bien l’avouer ! J’ai eu l’idée, fugace, de trouver une parade au piège infâme que tu me lances. Mais, allons, soyons francs, voilà ce que l’on appelle dans le langage soutenu de la noblesse méronnienne : une grosse boulette.



Et il n’y a certainement pas que celle-là, en plus !



Vois-tu, c’est le genre de détail que l’on écrit vitesse grand V, persuadé que ce que l’on écrit est vraisemblable, juste, si bien qu’on ne se pose aucune question, tout pressé que l’on est à vouloir écrire la suite qui, elle, est plus intéressante (ici, il s’agissait de la petite enquête sur la disparition des éclaireurs et de leur famille, que j’ai pris plaisir à écrire). Je me souviens de la rédaction de ce passage. Et je me souviens surtout avoir imaginé la scène : Philippe arrivant à cheval sur le Place des Courpattes, les habitations étant sur sa droite… la connexion logique est rapidement faite. Bim, bam, boom, il descend à droite, quoi de plus logique ? Et… ça s’arrête là, je ne me suis même pas posé de question sur la cohérence de mon propos. Une erreur grossière de ma part. Sans compter que la seule fois où je suis monté sur une selle, c’était lorsque j’avais 7 ans et c’était sur un poney qui tournait autour d’une sorte de gros cabestan lors d’une foire de Champagne. Ce qui est impardonnable. Je mériterais d’être fouetté par la foule en délire lors du prochain salon, tout en hurlant à plein poumon « Pardon, pardon ! » au monde équestre que j’ai si ignoblement bafoué.



Le plus grave dans tout ça, c’est que même après mes 13 452 relectures et corrections (en plus de celles de mes beta-lecteurs qui, pour certains, font de l’équitation ! :D ), cette grossière erreur est passée sous le nez de tous. Ah, la gourgandine !



Ainsi, ma réponse est la suivante : Non, Philippe n’est pas gaucher. Seul son auteur a eu la gaucherie de ne pas vérifier ce qu’il écrivait…



Et ce n’est pas la seule erreur, disais-je… Mais comme je ne vais pas donner le bâton pour me faire battre, je n’évoquerai pas les autres, évidemment… !



C’est ce qui arrive quand on travaille énormément sur le même texte. Au bout d’un moment, on ne le voit plus, on ne le lit plus, on le récite. Pour ma part, j’avais beau me persuader que je le relisais pour le corriger, je sais qu’à force, il s’agissait bien plus d’une récitation que d’une relecture… Je dois donc te présenter mes plus plates excuses. Promis, ça ne se reproduira plus !





Fiou, vu la façon dont tu décortiques tes lectures, tu nous ferais de sacrées chroniques dis donc ! Mais non, s'il-te-plait, ne perds pas de temps ainsi et consacre toi à ce futur Lysimaque...SURPRISE !

Je cherche toujours un terme pour qualifier ton tome 2 supérieur au coup de coeur de tome 1. Une idée ?

Sinon, connaissant les émoluments qui reviennent à l'auteur d'une part et sachant que tu es au début de ta carrière d'écrivain d'autre part, j'aimerai te demander quel est ton second métier, celui dit alimentaire ?
Grégory :

Bonjour Dup !

En ce moment, je travaille avec Paul, dit Pôle Emploi... Mon dernier CDD en date s’est terminé début septembre. J’étais assistant d’éducation en collège (Surveillant, en gros. Ou Pion, pour être vulgaire, TRÈS vulgaire).

Ce qui fait que j’ai un peu plus de temps pour écrire même si, je dois bien l’avouer, je suis bien loin de rouler sur l’or et qu’il me faut donc retrouver quelque chose, et fissa ! Sans compter que je n’ai pas vraiment de projet professionnel, alors je gage que j’irai encore là où le vent me portera. J’ai déjà été caissier en supérette (ou employé polyvalent de libre-service, si l’on veut être un peu moins grossier), concierge, animateur commercial, etc. À présent, on peut sans doute dire que je suis chôm(aut)eur…

Bref, je suis quelqu’un qui, aujourd’hui, vit au jour le jour. J’ai, caché quelque part dans ma tête, l’idée de monter une petite entreprise, mais ça… advienne que pourra ! Et puis… sait-on jamais, si par un étrange hasard 300 000 lecteurs se bousculent pour mes romans un de ces jours, je reverrai sans doute mes plans, ne crois-tu pas ? :D


Aely Nah :
Ouah en fait avec toi,Gabriel chaque réponse est comme une nouvelle particulière ;)
Pleine de réponses, d'autres questions en suspens et d'aventure .
Je vais donc bien réfléchir à lui suite à donner à "mon" épisode lol et revenir ensuite te mettre au pilori :p

Re Aely :))
Euh pourquoi Gabriel alors que c'est Grégory?????? fantasme? délire de lectrice?
du coup question lol
Grégory comment un auteur choisit-il les noms de ses personnages? sur quelles bases? et ceux de son monde, villes, religions ou autres??? cela a-t-il un certain sens et une certaine logique personnelle ou juste parce que c'est venu et que ça plaisait??


Grégory :

Bonjour Aely,

Il est vrai que si l’on change seulement six lettres à Grégory, ça donne Gabriel ! :D
Mais je vois que tu sais retomber sur tes pattes !

Pour ce qui est du nom de mes personnages, il n’y a (pour moi en tout cas), pas vraiment de critère. Je ne choisis pas forcément un prénom ou un nom parce qu’il sonne bien. J’essaie de faire un peu comme dans la vie réelle : c’est à dire donner des noms de famille un peu au hasard. On ne choisit généralement pas son nom de famille à la naissance :D

La seule logique que j’applique dans mon roman, (tant pour les prénoms, noms de famille, noms de ville, de province, de royaume, etc.) c’est celle des consonances qui diffèrent en fonction de la géographie ou de l’origine géographique. Ainsi, le royaume de Castlewing a des consonances anglaises, Méronne des consonances plutôt greco-romaines (et même gauloises avec ces suffixes –ac qui trainent un peu partout : Soriac, Drandillac, qui dérivent de « -acum » définissant un lieu, l’emplacement d’une villa gallo-romaine, notamment très utilisé en Languedoc, région où je vis, comme par hasard ! :D)

Pour ce qui est de la religion, le choc qu’ont subi les civilisations est celui du Syncrétisme (explosion des trois planètes et fusion en une seule terre plate). Ainsi, j’ai pris de le radical « syncr » que j’utilise pour désigner un prêtre ou prêtresse (= syncre, syncresse), un pontife ( = archisyncre), la religion elle-même ( = Syncrésie), les croyants ( = syncrésiens). Comme il y a un parallèle évident avec le christianisme, je me suis même permis de renommer Chrétien de Troyes en Syncrésien de Tricassium (Tricassium étant le nom gaulois de l’actuelle ville de Troyes, en Champagne Ardenne, région où je suis né, comme par hasard :D). Le choix des noms peut donc aussi être un petit jeu de piste pour le lecteur, ou une simple référence, un bref hommage, une petite folie (Folie que seul l’auteur peut parfois comprendre, tant tout fini déformé… ! :D).

Je dirais donc que je choisis les noms surtout en fonction des lieux et de la culture que je veux retranscrire. Et, surtout, je ne m‘interdis pas les noms disgracieux (comme peut en attester ce pauvre Rodenteux…).




Licorne :

Re-bonjour Gregory ! Merci de ta première réponse (je passe au tutoiement, on se connait un peu mieux maintenant), en tous les cas tu manies bien les différences de style, et je suis curieuse déjà de connaitre la facette “pure” de ton écriture. J’ai lu avec intérêt ton parcours, tu parles beaucoup de chance, mais tu oublies le talent, et Mnémos n’est pas passé à côté ! ;) Ton histoire est un rêve les yeux grands ouverts, et ça donne de l’espoir aux jeunes auteurs !
J’aimerai savoir s’il y a un genre autre que la fantasy dans lequel tu comptes t’aventurer un jour ?

Tout jeune écrivain que tu es, as tu peut-être déjà des habitudes lorsque tu écris, un rituel ? peux tu écrire n’importe où ? dois tu te mettre en condition particulière ?

Merci d’avance ;)

Grégory :

Bonjour Licorne,


Tutoyons-nous, tu as raison !
Est-ce que je souhaite m’aventurer dans d’autres genres que celui de la fantasy ? La question reste entière.

Concernant Sénéchal, je savais bien que je voulais écrire de la fantasy. Pourtant, lors de la rédaction des 100 premières pages du 1er tome, alors que la magie n’apparaissait pas encore, je me suis sincèrement demandé s’il n’était pas préférable de tout revoir, de tout changer, et d’écrire un roman historique, ou du moins, un roman avec des personnages fictifs mais prenant place dans un cadre historique réel.
Ce qui me pousse vers cette petite réflexion : je pense qu’il arrive parfois qu’un auteur, lorsqu’il commence à gribouiller sa petite histoire, ne sait pas véritablement dans quel genre il pourra classer son roman une fois terminé. Il peut le découvrir vers la fin, lorsque l’histoire a pris une tournure à laquelle il ne s’attendait peut-être pas au début. Par exemple, j’ai constaté que mon roman était catégorisé comme étant de la dark fantasy / fantasy historique lorsque sont tombées les premières critiques. Personnellement, je ne m’étais pas posé la question. C’est dire à quel point j’ignorais moi-même ce que j’avais fait, du moins en ce qui concerne les genre et sous-genres.
Par conséquent, je dirais que tout part de l’histoire que l’on a à raconter, plus que du cadre dans lequel on veut la raconter. On la déroule, on lui fait prendre des virages, on la conclue, et c’est une fois achevée que l’on peut prendre du recul et être certain de ce que l’on a vraiment fait. Il existe quelques romans qui, prenant place dans un cadre fantasy, ont dérivé vers la SF (Javier Negrete, par exemple, avec ses Chroniques de Tramorée, Regis Goddyn, il me semble, avec le Sang des 7 rois). Comment les classe-t-on ? Leurs auteurs se sont-ils vraiment posés la question ?
Ainsi, j’en arrive à cette conclusion (qui n’est pas inscrite dans le marbre, mais qui s’applique en tout cas pour moi) : j’ai une histoire, je la déroule, je lui fais prendre des virages de gauche et de droite, et je vois ce qu’elle donne à la fin. De fait, si l’histoire qui m’est venue en tête s’avère relever plus de la littérature générale, du roman historique, de l’horreur, du polar ou autre, que de la fantasy pure, qu’importe ! tant qu’elle m’inspire et me fait écrire. Ainsi, je ne suis pas à l’abri de changer de genre, car cela dépendra bien plus de l’histoire que j’ai à raconter que de ma volonté d’écrire dans tel ou tel registre.
Pour autant, j’ai un faible indéniable pour la fantasy. L’univers que je crée s’y inscrit, et tant que j’aurai de quoi le développer, j’y resterai (Quoique, même pour l’univers en question, j’ai en ce moment des pistes d’évolution qui pourraient bien le faire changer de bord plus tard…). Mais j’ai également d’autres idées qui, elles, n’ont pas nécessairement besoin du genre qu’est la fantasy pour se développer. J’ai déjà écrit quelques petites nouvelles sur un tueur en série, d’autres sur une enfant autiste, une autre encore sur la jeunesse homosexuelle montpelliéraine et ses folles soirées (Sexe, drogue et éléctro), une autre sur l’enfance et, plus précisément, sur le deuil que l’on doit faire de cette enfance si l’on veut avancer.
Bref, autant dire que je n’ai pas de projet fixe (si ce n’est le prochain roman après Sénéchal qui se dessine de plus en plus, et qui sera de la fantasy) et je laisse mes envies me surprendre. Je dirais même, je laisse SURTOUT mes envies me surprendre. Si je ne suis pas surpris moi-même, je n’arrive pas à écrire.


Parlons à présent de mes rituels.
J’en ai eu. Je n’en ai plus.

J’en ai eu pour le premier tome de Sénéchal. Il me fallait de la musique (souvent des musiques de film, tantôt épiques, tantôt dramatiques, parfois des musiques classiques, ou même de l’électro – ce qui, ma foi, en premier lieu, ne semble pas concorder avec le contexte de Sénéchal, et pourtant…). Il me fallait aussi du café ou du thé à disposition (des tasses, et des tasses, et des tasses !), un endroit de préférence clos et pas âme qui vive. Mais ce qu’il me fallait surtout, c’étaient 5 à 6 heures de disponibilité devant moi (car j’écrivais alors par longue phase, presque à l’état de transe (et je n’exagère qu’à peine. La scène du grand œctuaire Saint-Avelor, avec les morts qui se relèvent et dévorent les syncraliers, fut écrite ainsi). Ce qui fait, bien sûr, que le 1er tome a été très long à écrire, car j’avais rarement ces 5/6 heures devant moi. J’étais à l’époque Employé Polyvalent de Libre Service chez Carrefour, je n’avais donc pas de week-end. J’étais en plus de cela formé en parallèle pour devenir adjoint responsable, donc je ne comptais assurément pas mes heures de travail qui pouvaient aller de 6h du matin jusqu’à 22h le soir, parfois non-stop. Formation qui n’a malheureusement jamais aboutie, mais… bref... ! Le 1er tome de Sénéchal a donc mis 3 bonnes années avant d’être achevé.

Le 2e tome, en revanche, a été écrit dans un contexte complètement différent. J’avais beaucoup plus de temps « disponible » (même en ayant par la suite un travail en tant qu’assistant d’éducation), mais aussi et surtout, j’avais à présent un contrat d’édition ! Ce qui, certes, apporte de la joie, mais aussi beaucoup de stress, qu’on se le dise ! J’ai alors découvert que mes rituels ne me servaient plus à rien, qu’ils ne fonctionnaient tout simplement plus ! Il y a eu un gros moment de flottement pendant lequel il a fallu que j’apprivoise de nouveau le roman. Mon rapport à lui, à l’intrigue, à la plume, et surtout aux personnages, qui avait complètement changé. Je ne le voyais plus seulement comme une passion, mais aussi comme un travail. Ça m’a bloqué pendant un certain temps, essayant tant que mal de récréer ce climat si propice à l’écriture. Mais j’ai rapidement compris que mes rituels, au lieu de me créer une bulle de confort, me parasitaient, et ne servaient qu’à me trouver une excuse absurde m’empêchant d’écrire. Je perdais tant de temps à préparer mon thé ou mon café (plus de 10 tasses dans la journée), mes bouteilles d’eau (au moins deux près du PC), à trouver mon lieu d’isolement total, à chercher LA musique qui collerait au ton du chapitre en cours (et je pouvais mettre facilement 45min – 1h avant de dénicher la bonne musique, bref ! je perdais tant de temps à me persuader qu’il me fallait tout ça, et donc à tout préparer, que le moindre désagrément me bloquait, là, face la page blanche. J’ai donc appris à travailler autrement. Dès que l’envie vient, je me mets face au PC, et écris, même 20 minutes. J’arrête, je fais autre chose. Je vais me balader. Je reprends 1 heure. J’arrête, je lis un livre. Je reprends 25 minutes. Finies les 5-6 heures de transe folle. A la place, sont venues les phases d’écriture à répétition, certes brèves, mais plus rapprochées dans le temps. Finie aussi la recherche incessante d’endroits clos, sans bruit et sans être vivant. J’écris n’importe où. Sur le canapé alors que les beaux-parents sont en train de s’entraîner à la guitare juste devant, avec son lot de fausses notes. Par terre, alors que je cherchais simplement le chargeur de mon PC qui n’avait bientôt plus de batterie. Bien sûr, il y a toujours quelques lieux et instants idylliques (dernièrement, c’était devant le poêle de la maison, entouré de bougies dans une ambiance chaleureuse, ou sur la terrasse, face à la vigne, parce que la météo de novembre est encore douce par chez moi), mais je n’en fais plus ma condition sine qua non.

Voilà, Licorne, j’ai encore digressé ! Mais au moins, tu sais tout (ou presque) :D
jeudi 23 novembre 2017

Interview de Grégory Da Rosa - 5ème volet








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— Des doléances ? m’étonnai-je, ma voix résonnant démesurément entre les piliers et les voûtes la salle du trône.

— C’est bien cela, sénéchal, confirma l’architecte Rodenteux, chevrotant.

— Mais, voyons, Jacques… Des doléances, maintenant, alors que la ville est assiégée ?

— Tout à fait, sénéchal. Deux dames de grande importance demandent audience.

— Deux dames, dites-vous ? Et qui sont-elles ? D’où viennent-elles ?

Rodenteux, qui se tenait sur les quelques marches de l’estrade, obliqua ses yeux ronds sur ma vieille personne alors que j’étais inconfortablement assis sur le faudesteuil jouxtant le trône. Il monta une marche de plus, se pencha, et murmura à mon oreille :

— Sénéchal, ces dames viennent d’un royaume étrange et étonnement puissant, gouverné par les livres, peuplé de héros, de prophéties et de mondes innombrables. L’on nomme leur royaume Book en Stock.

— Boucan Stoque ?

— Absolument, sénéchal, absolument.

— Mais où donc se situe cet étrange pays ?

— Partout et nulle part à la fois, sénéchal, m’avoua-t-il d’un timbre étrangement aigu. Et c’est bien cela qui le rend puissant ! Ce royaume tout entier voyage de monde en monde, utilisant les manuscrits pour plonger en des univers que nous ne connaissons point encore. Mais sachez en tout cas qu’elles connaissent déjà tout de nous, c’en est effrayant ! Ce jour d’hui, justement, ces deux vénérables dames ont choisi la ville de Lysimaque pour visite. Comprenez ma pensée, sénéchal. Comme nous sommes en guerre, et étant donné notre situation pour le moins… menaçante – si vous me permettez cet euphémisme – je me suis dit qu’il serait bon de ne pas dénier le soutien d’un royaume tel que celui-là…

— Je comprends, Rodenteux. Je comprends.

— Dois-je les faire entrer ?

— Bien sûr, Rodenteux, bien sûr !

Le bonhomme se redressa tout à coup, pivota en direction du portail clos, tapa deux fois dans ses mains. À ce geste, l’ours Roufos, notre bon héraut d’armes, logé dans l’angle tout au bout de la nef, ouvrit les portes et beugla pis qu’un crieur public :

— J’annonce la dame Dup, duchesse Inette ! et la dame Emma, duchesse Phooka !

Alors les deux convives apparurent sur le seuil, la première vêtue d’une longue cotardie émeraude, aux franges et brocarts verts, tandis que la seconde arborait une houppelande plus blonde qu’un champ de blé au soleil, toute brodée de fils d’or.

Je me levai incontinent, descendis les marches de l’estrade et m’approchai pour baiser la main de mes deux invitées.

— Soyez les bienvenues, mes dames, déclamai-je. Puisse le séjour en la capitale vous être agréable. Mais dites-moi, ma curiosité est piquée au vif ! De quoi souhaitez-vous m‘entretenir ? Je suis tout ouïe.

Puis, soudain confus par mon manque évident de politesse, je proposai :

— Oh ! J’oubliais, mes dames : une coupe de vin, peut-être ? Je vous rassure, point n’est-il empoisonné. Enfin… je… je ne crois pas.







Emilie Milon :

Un immense merci pour ta réponse Grégory ! Elle comble ma curiosité autant qu'elle m'est utile. C'est rassurant aussi de voir que des coups de cœurs éditoriaux existent encore parmi les auteurs francophones. Je peux te dire que ta réponse en 4 jours fait rêver !

En tout cas merci d'avoir partagé ton expérience avec tous ces détails. J'avoue que la lettre de présentation n'est pas du tout mon point fort. Déjà à l'époque des recherches de stage et d'emploi ça m'agaçait de la faire car je ne sais pas me vendre et à mes yeux le CV comptait davantage (même si oui je la personnalisais, je la soignais niveau orthographe). Même maintenant que je suis de l'autre côté de la barrière, quand j'examine des candidature je la lis à peine, juste pour mesurer les dégâts en termes de fautes. Le concret (le CV ou dans notre cas le manuscrit) m'intéresse plus que le blabla que l'on sait toujours un peu hypocrite de la présentation. D'un autre côté j'imagine aussi le genre de lettre que tu as dû joindre à ton manuscrit quand je vois ta présentation et tes réponses aux questions. Je comprends tout à fait qu'elle ait dû intriguer et séduire le comité de lecture tout de suite. Elle a dû sacrément sortir du lot !

Encore merci pour ton partage ^^


Grégory :

Bonjour Emilie,

Ravi de voir que ma réponse te plaît. J’ai farfouillé dans les méandres de ma messagerie électronique afin d’y retrouver ma lettre de présentation. Tu verras qu’elle ne brille vraiment pas par son originalité, mais en la relisant, je me suis souvenu l’avoir rédigée comme suit :
Parler de ma passion pour l’imaginaire et des œuvres qui ont façonné ma plume et mon univers.
Mettre en avant les qualités de mon roman, mes intentions, mes choix stylistiques. Qu’est ce qui le rend attractif, lui, plus qu’un autre ?
Parler à la toute fin (et fugacement) de moi et de la maison d’édition visée.

Evidemment, ce n’est pas une lettre type. Elle n’est pas le modèle à suivre absolument, mais si jamais ça peut t’aider (et/ou aider d’autres auteurs et autrices) à prendre du recul sur ta propre lettre, alors pourquoi pas ! J La voici :

« Passionné d’Histoire médiévale et de littérature de l’imaginaire, c’est tout naturellement que j’ai souhaité confronter et marier ces deux thèmes, à place et à force égales, dans ce premier tome d’une trilogie. Des œuvres monumentales en ont influencé la rédaction, comme la gouaille et la désinvolture de Benvenuto Gesufal dans Gagner la Guerre de Jean-Philippe Jaworski, l’intrigue policière du Nom de la rose d’Umberto Eco, ainsi que le vocable élégamment vieilli des romans de Pierre Naudin.

Débutant comme un livre de fantasy classique avec son lot complexe de tensions géopolitiques, le roman prend rapidement une autre tournure en plongeant peu à peu le lecteur dans l’abîme des liens qui unissent les personnages de pouvoir. Comment l’amour, la jalousie ou la vengeance peuvent-ils influer à eux seuls sur l’avenir d’un royaume tout entier ? Rien de mieux, m’a-t-il paru, qu’un climat de siège, de huis-clos, pour exploiter ces dimensions psychologiques dans un cadre où l’action est constante, haletante et inattendue. Tissée sur fond de guerre médiévale, une intrigue quasiment policière prend doucement sa place, racontée – je l’espère – par la plume noblement vieillie du personnage principal. Telles ont en tout cas été mes intentions pour la rédaction de ce livre.

Vivant actuellement à Montpellier, âgé de 26 ans, j’ai décidé de me consacrer exclusivement à l’écriture de ce roman, dont voici le premier tome. Tome que je suis prêt à soumettre à vos yeux aiguisés et à vos envies de belles lettres. Et c’est dans cette idée que vous, les éditions Mnémos, êtes mon premier choix. Je sais, en lisant fréquemment vos publications et au vu de la qualité de vos illustrations, que mon roman – si d’aventure il vous interpelle – sera entre de bonnes mains.

Je vous souhaite donc, ma dame, mon sieur, un joli voyage et vous remercie chaleureusement pour l’attention que vous porterez à ce manuscrit.

Grégory Da Rosa »



Bonjour Grégory

En tant que jeune auteur, est ce que "la vie d'auteur" correspond à ce que tu imaginais?
Qu'est ce qui t'a le plus surpris, plu ou déplu?



Grégory :


Bonjour Phooka !

La vie d’auteur… oui… en gros, ça correspond peu ou prou à ce que j’imaginais ! C’est-à-dire que rien ne change. Il y a juste ces moments fugaces de dédicace en salon, en librairie, ces diverses rencontres qui font que l’espace d’un week-end, on sait qu’on est auteur. Sinon, le reste du temps, la vie (en tout cas pour moi), n’a absolument pas changé.

De là à dire qu’il y a des choses qui me déplaisent, pas vraiment. J’ai été très étonné de faire la connaissance d’une communauté vivace et qui n’hésite pas à dire ce qu’elle pense. Une communauté que je ne connaissais pas, à dire vrai. Le grand bain (surtout les Imaginales) a été assez perturbant, et a mis ma mémoire à rude épreuve ! :D Entre retenir les éditeurs, les auteurs que je n’ai jamais lus, les blogueuses, booktubeuses, libraires, organisateurs de salon, ça a été un sacré plongeon !

L’aspect qui m’a vraiment surpris est finalement celui-là : savoir parler de son livre en salon. Et quand je dis « savoir parler de son livre », j’entends « savoir le vendre ». Ça y est, le gros mot est lancé !

Lorsqu’on débute, que son nom, ni même le nom de son roman, ne sont connus ni d’Eve ni d’Adam, il faut savoir appâter le chaland, comme on dit. Alors on se trouve des techniques. On peaufine ses discours. On se prépare des sortes de cartes de visite à donner aux visiteurs qui, même s’ils ne repartent pas avec le roman, auront une trace de nous avec eux, pour plus tard, car… on ne sait jamais ! C’est un exercice que j’ai découvert. Etant de nature assez timide et n’ayant pas pour habitude de provoquer le contact humain, c’est une expérience que j’ai eu un peu de mal à appréhender. Mais l’habitude vient, et on se prête au jeu.

Autre point : je n’avais absolument aucune idée de ce qu’on pouvait écrire pour les dédicaces. J’ai eu une peur bleue de me retrouver devant le roman, stylo en main, et de bloquer, de ne pas savoir quoi écrire pour la personne qui attend patiemment, debout, devant soi, de ne pas trouver la bonne phrase, de faire une satanée faute, de faire des pâtés, ou d’écrire une phrase qui ne veut rien dire !

Enfin, la dernière chose qui a vraiment changé, c’est que je suis passé de l’écriture « amatrice » à l’écriture plus « professionnelle ». Ainsi, lorsque j’écris, il y a maintenant comme des regards au-dessus de mon épaule qui lisent mes mots, des murmures qui commentent mes textes : les vôtres. Là où le premier tome de Sénéchal a été écrit plus pour moi que pour les autres, le deuxième a un brin changé cette vision des choses. Je sais que j’ai des lecteurs, beaucoup ou peu, qu’importe, mais j’en ai. Et il y a, en plus du contrat d’édition, comme un contrat moral avec les lecteurs. Ça ne bride pas mon imagination, ni ne modifie mon intrigue ou mes personnages, mais ça apporte à la fois un stress et une rigueur qui n’étaient pas présents pour le premier, ou pas autant. Indéniablement, c’est une expérience d’écriture on ne peut plus différente !
mardi 14 novembre 2017

Interview de Grégory Da Rosa - 3ème volet


En deux, trois réponses Grégory nous remplit un billet, voici donc le 3ème !
Le premier volet se trouve ICI
Le second LÀ







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— Des doléances ? m’étonnai-je, ma voix résonnant démesurément entre les piliers et les voûtes la salle du trône.

— C’est bien cela, sénéchal, confirma l’architecte Rodenteux, chevrotant.

— Mais, voyons, Jacques… Des doléances, maintenant, alors que la ville est assiégée ?

— Tout à fait, sénéchal. Deux dames de grande importance demandent audience.

— Deux dames, dites-vous ? Et qui sont-elles ? D’où viennent-elles ?

Rodenteux, qui se tenait sur les quelques marches de l’estrade, obliqua ses yeux ronds sur ma vieille personne alors que j’étais inconfortablement assis sur le faudesteuil jouxtant le trône. Il monta une marche de plus, se pencha, et murmura à mon oreille :

— Sénéchal, ces dames viennent d’un royaume étrange et étonnement puissant, gouverné par les livres, peuplé de héros, de prophéties et de mondes innombrables. L’on nomme leur royaume Book en Stock.

— Boucan Stoque ?

— Absolument, sénéchal, absolument.

— Mais où donc se situe cet étrange pays ?

— Partout et nulle part à la fois, sénéchal, m’avoua-t-il d’un timbre étrangement aigu. Et c’est bien cela qui le rend puissant ! Ce royaume tout entier voyage de monde en monde, utilisant les manuscrits pour plonger en des univers que nous ne connaissons point encore. Mais sachez en tout cas qu’elles connaissent déjà tout de nous, c’en est effrayant ! Ce jour d’hui, justement, ces deux vénérables dames ont choisi la ville de Lysimaque pour visite. Comprenez ma pensée, sénéchal. Comme nous sommes en guerre, et étant donné notre situation pour le moins… menaçante – si vous me permettez cet euphémisme – je me suis dit qu’il serait bon de ne pas dénier le soutien d’un royaume tel que celui-là…

— Je comprends, Rodenteux. Je comprends.

— Dois-je les faire entrer ?

— Bien sûr, Rodenteux, bien sûr !

Le bonhomme se redressa tout à coup, pivota en direction du portail clos, tapa deux fois dans ses mains. À ce geste, l’ours Roufos, notre bon héraut d’armes, logé dans l’angle tout au bout de la nef, ouvrit les portes et beugla pis qu’un crieur public :

— J’annonce la dame Dup, duchesse Inette ! et la dame Emma, duchesse Phooka !

Alors les deux convives apparurent sur le seuil, la première vêtue d’une longue cotardie émeraude, aux franges et brocarts verts, tandis que la seconde arborait une houppelande plus blonde qu’un champ de blé au soleil, toute brodée de fils d’or.

Je me levai incontinent, descendis les marches de l’estrade et m’approchai pour baiser la main de mes deux invitées.

— Soyez les bienvenues, mes dames, déclamai-je. Puisse le séjour en la capitale vous être agréable. Mais dites-moi, ma curiosité est piquée au vif ! De quoi souhaitez-vous m‘entretenir ? Je suis tout ouïe.

Puis, soudain confus par mon manque évident de politesse, je proposai :

— Oh ! J’oubliais, mes dames : une coupe de vin, peut-être ? Je vous rassure, point n’est-il empoisonné. Enfin… je… je ne crois pas.





Bonjour
Je voulais te demander si tu jouais avec des chevaliers petit et que tu essayais de recréer des aventures inspirées de cette époque mais d'après ce que tu as déjà parlé ce n'est pas ça. ..
Je voulais aussi te dire que j'aime le langage que tu utilises.
Envisages-tu d'en faire ta marque de fabrique pour des histoires autre que cette trilogie?

Bon dimanche.


Rab de Ramettes :))

Re-bonjour (les vénérables vous pouvez intercaler avec d'autres questions!)
Penses-tu qu'après la trilogie tu écriras un "prequel" ? Est-ce que tu veux rester dans cet univers que tu as créé ? Bon là tout dépendra de la fin de la trilogie je suppose...


Grégory :


Bonjour Ramettes !

Voilà une question bien originale ! Enfant, je n’ai que très peu joué avec des chevaliers, dragons ou châteaux. Tu n’as pourtant pas à rougir de ta question, car même si mes jeux ne s’orientaient pas vers le Moyen-Âge, ils s’orientaient pourtant vers ce que l’on peut rapprocher du Jeu de Rôle Grandeur Nature.

Pour cela, faisons un petit voyage dans le temps, et découvrons un peu mon enfance, en Champagne Ardenne, dans le vaste jardin de mes grands-parents. Je me souviens de ces mercredis après-midi, après l’école, en compagnie de mes cousins et cousines (Il nous arrivait d’être jusqu’à 13 petits enfants à investir le jardin, une vraie petite armée !). Il se trouve que je suis également l’ainé de tout ce petit monde. Mon âge m’a peut-être donné une sorte de responsabilité, de devoir : celui d’amuser mes cousins et cousines. Je m’échinais donc à créer tout un tas de jeux pour les occuper, les plus jeunes ayant alors 4 ans, les plus âgés 11-12 ans. Mon grand-père, en plus de cela, avait eu la géniale idée de nous retaper une vieille caravane qui se dresse aujourd’hui encore fièrement sur la pelouse, enchâssée entre les sapins et les thuyas. Imagine-donc ! Une cabane dont rêve n’importe quel gosse (version caravane) pour les 13 mouflons que nous étions. Les jeux n’y manquaient pas. Nous imaginions la caravane comme un vaisseau capable de se transformer tantôt en avion, tantôt en camping-car, parfois en navire, parfois en sous-marin. Un vrai « bus magique » ! Et j’entraînais mon petit monde dans mon imagination, prévoyant pendant la semaine les quêtes que j’allais donner le mercredi suivant, par groupe de 3 ou 4 cousins/cousines. J’avais d’ailleurs préparé un « Livre des ombres » (Charmed étant très en vogue à cette époque !), qui trônait sur la table de notre caravane. Je rédigeais des semblants de poésies censées évoqués des incantations magiques capables de nous sauver de situations mortelles. Je dessinais déjà des cartes, y traçais des pointillés dans le seul but de prévoir les destinations imaginaires de notre caravane magique. Je surlignais ensuite ces pointillés méticuleusement afin de marquer notre avancée dans cet univers fabuleux. Je me souviens aussi qu’on arrachait les feuilles des noisetiers (Papi n’était pas très content !) et nous prétendions qu’il s’agissait de billets de grande valeur ; les seuls billets, d’ailleurs, à pouvoir être utilisés dans ce monde parallèle.

Tout ça pour dire, en y réfléchissant bien, que j’avais déjà, sans le savoir, une âme de rêveur, de bâtisseur d’univers, de joueur et, aussi, de maître du jeu. Certes, point de chevalier, mais des mondes en pagaille ! :D



Pour en revenir au roman, je suis heureux que tu apprécies le langage utilisé. Il est propre à Sénéchal, et je ne pense pas l’utiliser pour les prochains romans (sauf si je souhaite y donner un côté historique relativement poussé).

En vérité, le langage utilisé dans Sénéchal se veut parfois historique, car je voulais que le lecteur pense, peu ou prou, arriver dans un roman dit historique. Car Sénéchal, c’est de l’histoire. Pas la nôtre, en effet, mais l’Histoire du monde créé. Philippe Gardeval, qui sait ?, deviendra peut-être un personnage historique pour des hommes et des femmes vivant dans le même univers mais deux ou trois siècles après lui ? Tout comme Chrétien de Troyes, pour nous, en est un aujourd’hui ? Et il paraît bien évident que le phrasé du sire de Troyes n’est pas exactement celui que nous utilisons aujourd’hui. La langue a évolué. Et c’est justement sur cette subtilité que je voudrais, à terme, jouer.

Car il est dit dans le roman que Philippe Gardeval rédige ses carnets (son journal intime, en quelque sorte, ou ses mémoires officieuses, pourrait-on dire). Il n’est donc pas impossible que ces fameux carnets traversent les âges et entrent un beau jour en possession d’un homme ou d’une femme vivant 300 ans plus tard (et qu’il est, lui aussi, besoin de notes de bas de page pour comprendre ce langage désuet :D ).

Ce qui me permet de répondre à ta dernière question : Sénéchal est déjà le préquel (aussi saugrenu que cela puisse paraître). L’idée d’écrire un roman-monde était mon but premier, avec de multiples points de vue, une narration à la troisième personne, foultitudes de royaumes et d’empires, le tout relié par une intrigue globale (Après tout, pourquoi le monde est-il plat, bon sang de bonsoir ? Il nous faudra bien le découvrir un jour, non ? :D ) Mais la tâche, pauvre de moi, me paraissait alors bien trop complexe. Du moins, avec ma petite expérience maigrichonne d’écrivaillon en herbe. J’ai donc délaissé un temps l’écriture de cet ENORME roman pour me consacrer à une petite histoire se déroulant bien avant, en le royaume de Méronne, et ce par simple entrainement. Sénéchal pose donc les bases d’une petite partie de l’univers : le royaume Méronne, qui n’est que l’un des cinq royaumes humains du continent de Varme ; la Plaine Céleste comptant en tout et pour tout quatre continents… et encore un peu au-delà, quelque part dans… mais… enfin… « Chut, chut, chut… ! ».

Ainsi, je répondrai : « Oui, j’ai bien l’intention de rester dans cet univers. Il y a encore tellement de choses à découvrir ! »


Olivier :

Bonjour Grégory, quelle introduction, j'ignorai que nos précieuses étaient de si haute lignée et qu'elles possédaient la machine à remonter le temps...version Retour vers le Futur lol Je commence à peine le tome 1 et sans avoir lu les premiers échanges ci-dessus, mon premier sentiment, que tu confirmes dans une de tes réponses, c'est que je me retrouve dans un cycle très proche de Naudin et de Roberte Merle (la famille Siorac...étonnant que l'on voit ici dans ce premier tome de certain Soriac...)mais évidemment en mode plus fantasy et ce ton décalé que tu utilises ; vieux françois et vocabulaires plus récents est un vrai plaisir pour le lecteur. Comment expliques-tu que ces récits très "capes et épées" soient à ce point omniprésent dans tes premiers livres mais aussi chez tant de te confrères ? Ce qui n'est pas déplaisant d'ailleurs.


Grégory :


Bonjour Olivier ! C’est un plaisir de te lire ! Si, en plus de ça, c’est pour me dire que tu ressens l’influence des sires Merle et Naudin, alors me voilà fort aise, sache-le ! Ceci dit, je me dois de rétablir la vérité. La proximité entre Siorac (Fortune de France) et Soriac (Sénéchal) est purement fortuite. Fortuite certes, mais loin de me déplaire.

J’en viens à ta question sur la forte présence de ces récits dit « de Cape et d’épée » dans les créations actuelles. Je mentirais en disant que j’ai beaucoup réfléchi à la question avant que tu ne me la poses. Tu soulèves donc un point très intéressant qui m’a fait un brin réfléchir.


Premier point, en ce qui concerne le roman de « Cape et d’épée », disons qu’il est de par son origine considéré comme étant un genre à part entière, qui plus est qualifié de populaire. Et l’on sait bien que ce qui est populaire (que ce soit bon ou pas, la question n’est pas là) a la merveilleuse faculté de se répandre comme grains de sable sous le vent ! Ça plait ou ça déplait, mais ça parle, ça vit, ça déchaîne !

De plus, sans en être un spécialiste incontesté, je peux dire que l’on doit son origine à la Comedia de Capa y Espada, genre dramatique du théâtre espagnol au XVIIe siècle. Des origines que Sénéchal ne peut, en vérité, décemment renier ! En effet, n’a-t-on pas dès la première page du premier tome cette phrase un tantinet allusive : « Trois coups cognèrent la porte de ma chambre… », qui nous rappelle, au théâtre, (et c’est bien volontaire de ma part) les trois coups retentissant contre le plancher de la scène et visant à attirer l’attention du public avant le début de la pièce ? Dans cette même idée, la construction du roman est ainsi faite : chaque chapitre, égrené en fonction des heures canoniales, nous rappelle la succession de scènes de théâtre, et chaque partie scindée en « journée » nous en évoque un acte. Sans parler des tirades de mes fols protagonistes qui, elles aussi, confinent parfois plus au monologue purement théâtral qu’au dialogue que l’on pourrait qualifier de « normal ». Sans parler non plus de ces chapitres qui se déroulent quasiment tous en un lieu donné et fermé (espèce de huis-clos dans le huis-clos) et dont les changements de décor ne surviennent que dans la scène (ou plutôt le chapitre, devrais-je dire) qui suit. Cette théâtralité quasi omniprésente traduit peut-être mon engouement ressenti lors de mes maigres – mais très plaisantes – expériences en tant que comédien amateur dans un atelier théâtre au lycée, puis dans une troupe de théâtre auboise.


Deuxième point, le roman de Cape et d’Epée suit peu ou prou un schéma de base : des incidents à la pelle, des héros toujours dans la panade, des quiproquos en tout genre, des trahisons, des scènes rocambolesques, des personnages nombreux au caractère toujours affirmé, jamais dénué de motivation (bonne ou mauvaise). Ce qui, avouons-le, fait tout le sel de ce genre de roman et arrive comme du véritable pain béni, tant pour les auteurs que pour les scénaristes, car il captive ! Quand on sait que le roman de Cape et d’Epée fait de surcroît intervenir un contexte historique ou pseudo-historique, il ne restait donc qu’un pas de plus à franchir pour que les auteurs de l’imaginaire, et surtout de fantasy, se l’approprient !


Pourtant, le genre évolue, ou a évolué ! Cette évolution, à mon humble avis, participe grandement au fait qu’on retrouve autant ce genre de récits à présent. Je me dois de te prévenir, cher Olivier, ma folle digression commence ici.

Quand il était question, chez Dumas par exemple, d’opposer les intrépides mousquetaires aux intrigants Richelieu et Milady, et donc de faire une sorte de lutte entre le Bien et le Mal, ou du moins (si je modère mes propos) de lutte entre la cause noble et la cause perfide, chez les auteurs actuels, cette lutte perd de sa force, voire disparaît. Les personnages ne se battent plus pour « LA » seule et unique cause honorable, mais pour « DES » causes souvent bien moins utopiques, qu’elles soient politiques, familiales, personnelles, marchandes, militaires, etc. Bref ! La grande et noble cause meurt, et laisse place aux petites causes individuelles. Laquelle est vraiment bonne ? Laquelle est vraiment mauvaise ? Tout est alors question de point de vue, et seule notre sensibilité envers les personnages décidera du fait que nous voulons que tel protagoniste l’emporte ou que tel protagoniste perde. On peut dire sans trop se tromper que la lutte manichéenne (ou pseudo manichéenne) ne parle plus (ou bien moins) aux lecteurs aujourd’hui qu’auparavant. En revanche, les luttes fratricides, de pouvoir, d’amour, d’égo, si ! Ainsi, le roman de Cape et d’Epée est toujours présent dans sa forme, c’est un fait, mais un brin différent dans le fond. Même les héros, ces bougres, se mettent à accomplir des actes mauvais ! Pourquoi ? Peut-être parce que ce non-manichéisme présent dans les romans d’aujourd’hui nous évoque plus facilement, comme un écho lointain, ce que nous vivons, nous, chaque jour. L’identification est d’autant plus forte, et ce malgré l’univers fictif parfois bien loin de notre réalité.

Prenons des exemples concrets.

Mon quotidien, après tout, tout comme celui de toutes et de tous, n’est pas fait de sempiternel combat entre le Bien et le Mal, mais de luttes personnelles. Quelles sont-elles ?

Luttes professionnelles, notamment, ou plutôt, luttes visant à gravir la satanée hiérarchie sociale. Me concernant, je dirais qu’il m’a fallu batailler plus d’une fois et comme un beau diable pour obtenir un travail, symbole de réussite dans notre société, et ainsi avoir l’impression de m’insérer, de trouver ma place, d’être utile à ladite société. Si je fais un bref parallèle entre mon roman et ma vie réelle, ne serais-je alors qu’un gueux souhaitant accéder à la noblesse ? Le chômeur de la roture voulant accéder au noble statut de travailleur. Il n’y a aucun combat entre le Bien et le Mal là-dedans, juste un combat personnel que j’ai livré. Philippe Gardeval aussi.

Autre exemple : mon quotidien est aussi fait, parfois, de mésentente familiale. Ce sur quoi jouent très bien certains auteurs, d’ailleurs. Prenons donc l’exemple très connu et très parlant du Trône de fer qui oppose sans cesse des grandes familles les unes contre les autres, et ce sans distinction franche entre le Bien et le Mal. Ces familles, en public, sur leur scène aristocratique, donnent volontiers le sentiment de faire front commun, d’être unies et indivisibles face à la maison noble adverse, mais, en-dedans, chaque membre (frère, sœur, père, mère, cousin, …) ressent toujours et inévitablement une inimitié presque irrationnelle envers un autre membre de sa propre famille. Là encore, la lutte entre le Bien et le Mal n’intervient pas. Il n’est question que de points de vue, de sentiments, de passés tumultueux qui mènent à la rancœur ou à la gratitude. Même les Marcheurs Blancs, seuls éléments à pouvoir évoquer le manichéisme si habituel au roman de fantasy, pendant la majeure partie de la saga, ne sont là qu’en toile de fond. Pourquoi ? Pourquoi tant s’attarder sur les querelles entre maisons nobles et entre membres d’une même maison ? La réponse tient peut-être dans le fait que cela parle sans doute plus efficacement, et plus concrètement, de nous, même « de loin » ? N’est-ce pas cela qui nous fait tant adorer les Stark et tant détester les Lannister, ou inversement ? N’y retrouvons-nous pas ce que nous adorons détester, ou ce que nous détestons adorer dans la vie courante ? Cela ne nous donne-t-il pas une sorte de libération, de stimulation en découvrant pareils thèmes retranscrits de manière romanesque plutôt que de manière réelle ? Cela ne brise-t-il pas, sous couvert de récit fictionnel et imaginaire, un tabou qu’on n’aime que peu admettre dans notre quotidien : celui d’aimer les conflits, de les provoquer, de critiquer son prochain, de lui vouloir du mal, d’en être jaloux ? Ce choix narratif ne reposerait-il pas également, en poussant le parallèle un peu plus loin, sur notre façon de vivre parfois trop pesante, sur la pression sociale qui nous pousse à posséder de belles voitures, de belles maisons, aux belles façades, aux beaux jardins qu’on exhibe en signe de réussite et de bonheur, tout en apparence, aux voisins et comme preuve de famille indivisible et parfaite, ou peu s’en faut ? La réalité, bien sûr, est souvent tout autre. Les disputes au sein du foyer familial sont, hélas, inéluctables, mais on les cache. Qui peut se targuer, dans la réalité qu’est la nôtre, de ne pas avoir un oncle, une sœur, un parent à qui il ne parle plus depuis des mois ou des années, et ce pour des motifs parfois imbéciles, tordus, financiers, de jalousie, etc. ? Eh bien, n’est-ce pas justement ce genre de sujets, ceux qui invoquent notre vie réelle mais mis en scène dans un récit imaginaire, qui, présentement dans le Trône de Fer, provoque cette folle addiction ? Nous aimons les reflets fantasmés, exagérés, gonflés, poussés à l’extrême de notre vraie vie, répondant à notre voyeurisme inavouable et inavoué, à nos basses pulsions, à nos brefs instants de sadisme et à notre goût difficilement avouable pour la catastrophe, la tragédie et le mélodrame. De fait, toujours dans le cas du Trône de Fer, sommes-nous vraiment capables de dire si nous avons détesté ou adoré la scène des Noces Pourpres ? Sommes-nous capables de dire si nous avons adoré ou détesté l’assassinat de Tywin Lannister par son propre fils ? Sommes-nous capables de dire que nous avons aimé la mort, le fratricide, l’inceste, que nous les attendions à chaque tome ou à chaque épisode et que nous voulions absolument les voir, et en détails ? Dans la vraie vie, assurément pas. Mais en fiction, c’est une autre affaire.
Encore un autre exemple : mon quotidien, également, est fait de lutte politique, et ce sans même avoir le besoin d’être politisé, d’ailleurs ! Nous sommes abreuvés chaque jour par les médias de tout bord : tantôt buvons-nous à grandes goulées les tensions géopolitiques qui malmènent telle ou telle région du monde, tantôt nous parle-t-on des scandales qui éclaboussent tel ou tel politicien ou riche homme d’affaire (fraude fiscale, harcèlement sexuel, abus de confiance, détournement, pot de vin par de grands lobbyistes). Et, encore une fois, certaines œuvres en font écho, « de loin », sans pour autant en faire leur cheval de bataille ni un sujet de dénonciation, certes, mais cet ancrage (inconscient ou non) de notre réalité dans la fiction plaît, parle au lecteur, le raccroche à une vérité qu’il préfère, peut-être, croiser dans un voyage plus romanesque que réel. Prenons donc l’exemple de Gagner la Guerre de Jean-Philippe Jaworski qui, encore une fois « de loin », nous évoque sans même que nous nous en rendions compte, ce que nous voyons, lisons, entendons tous les jours. Dans ce roman, où la guerre officielle est terminée, où la paix est censée régner sur une république apaisée, les coups bas et manigances retorses sont légions. On soudoie, on assassine politiquement, on fraude, on manipule toujours dans l’ombre, mais on sourit toujours en public ! Mais si nous grattons un peu, n’avons-nous pas parfois le sentiment (à cause de cette médiatisation à outrance, de cette presse à sensation, de cette corruption dans l’ombre du pouvoir) d’être dans un contexte approchant (à gros traits) celui dépeint dans Gagner la Guerre, nous, vivant dans un pays de paix apparente, mais où parfois tout semble assujetti à une justice à deux vitesses, à des passations de pouvoir entre des grandes familles politiques inébranlables, à de simulacres d’élection et de légitimation illégitime due à une abstention record, à des négociations cachées n’ayant pour unique sujet l’ambition personnelle du politicien élu plutôt que celui de la défense des droits du peuple ? La résonnance est là. Peut-être ténue, certes, mais elle est là. Et elle nous parle très bien en tant que lecteur, consciemment ou pas. Disant cela, évidemment, je n’émets pas de vérité absolue, je ne dénonce pas, ni n’expose d’opinion politique, non. Je parle du climat que nous imposent sans cesse ces tensions et ces scandales politiques médiatisés à foison et qui, j’insiste, sans que nous nous en rendions compte, trouvent aisément un écho dans les intrigues des romans d’aujourd’hui. Même si Jean-Philippe Jaworski, pour la rédaction de Gagner la Guerre, dit avoir voulu retranscrire les préceptes de Nicolas Machiavel (et je le crois volontiers !), il n’empêche que ces mêmes préceptes, même vieux de 500 ans, résonnent toujours aujourd’hui, et si le roman a si bien trouvé son public, c’est peut-être plus (hors le talent indéniable du conteur et la virtuosité de l’intrigue) pour la résonnance inconsciente que le récit a été capable d’engendrer en accord avec notre contexte politique réel qu’avec celui du XVIème siècle.
Bref, tout ça pour dire que le roman de Cape et d’Épée a toujours le vent en poupe, mais connaît les légères mutations propres à notre époque. Plus de lutte manichéenne, mais des luttes personnelles parfois immorales et si bien incarnées par ces personnages hauts en couleur qu’elles permettent, selon moi, l’identification. Nous sommes des êtres faillibles. Il faut des personnages faillibles. Et les romans de Cape et d’Épée, avec leurs imbroglios constants, leurs trahisons et situations folles, permettent assurément de donner vie à tout ça.


Ah ! Ainsi, je gage, mon cher Olivier, que tu es en train de te dire : « Mais que me raconte-il, ce fol dingo ? Je parlais de Cape et d’Epée ! Et voilà qu’il part dans un grand délire Jean-Claude Van Dammesque ! » Et tu as sans doute raison. D’ailleurs, mon analyse est peut-être fausse, hors sujet, sujette à débat, et c’est tant mieux. Elle ne résulte que d’une réflexion à chaud, sans vrai recul et sans structuration, mais elle a sans doute le mérite de poser certaines questions (du moins je l’espère).


Je terminerai par mon dernier point : ajoutons à tout cela le fait que le roman de Cape et d’Épée a un caractère très feuilletonesque. Les chapitres se terminent sur une phrase annonçant un chamboulement majeur, un changement de paradigme, un développement nouveau. Ils tiennent en haleine. Même les fins de volume sont souvent d’insoutenables « cliffhangers ». Ils répondent à une attente du public (ou à une mode) qui est aussi très bien portée par un autre support : les séries télés. Ainsi, vu le développement non négligeable de ce format sur petit écran, qui prendrait presque le pas sur le cinéma à en croire certains, et l’engouement qu’il suscite, il n’est pas incohérent, à mon sens, que le roman de Cape et d’Épée ait encore de quoi plaire et inspirer !
Sur ce, il est temps que je cesse mon bavardage ! Puisse ma réponse avoir été à la hauteur de ta question (qui n’était pas si aisée !).
mercredi 8 novembre 2017

Interview de Grégory Da Rosa - 2nd volet



Le premier volet se trouve ICI







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— Des doléances ? m’étonnai-je, ma voix résonnant démesurément entre les piliers et les voûtes la salle du trône.

— C’est bien cela, sénéchal, confirma l’architecte Rodenteux, chevrotant.

— Mais, voyons, Jacques… Des doléances, maintenant, alors que la ville est assiégée ?

— Tout à fait, sénéchal. Deux dames de grande importance demandent audience.

— Deux dames, dites-vous ? Et qui sont-elles ? D’où viennent-elles ?

Rodenteux, qui se tenait sur les quelques marches de l’estrade, obliqua ses yeux ronds sur ma vieille personne alors que j’étais inconfortablement assis sur le faudesteuil jouxtant le trône. Il monta une marche de plus, se pencha, et murmura à mon oreille :

— Sénéchal, ces dames viennent d’un royaume étrange et étonnement puissant, gouverné par les livres, peuplé de héros, de prophéties et de mondes innombrables. L’on nomme leur royaume Book en Stock.

— Boucan Stoque ?

— Absolument, sénéchal, absolument.

— Mais où donc se situe cet étrange pays ?

— Partout et nulle part à la fois, sénéchal, m’avoua-t-il d’un timbre étrangement aigu. Et c’est bien cela qui le rend puissant ! Ce royaume tout entier voyage de monde en monde, utilisant les manuscrits pour plonger en des univers que nous ne connaissons point encore. Mais sachez en tout cas qu’elles connaissent déjà tout de nous, c’en est effrayant ! Ce jour d’hui, justement, ces deux vénérables dames ont choisi la ville de Lysimaque pour visite. Comprenez ma pensée, sénéchal. Comme nous sommes en guerre, et étant donné notre situation pour le moins… menaçante – si vous me permettez cet euphémisme – je me suis dit qu’il serait bon de ne pas dénier le soutien d’un royaume tel que celui-là…

— Je comprends, Rodenteux. Je comprends.

— Dois-je les faire entrer ?

— Bien sûr, Rodenteux, bien sûr !

Le bonhomme se redressa tout à coup, pivota en direction du portail clos, tapa deux fois dans ses mains. À ce geste, l’ours Roufos, notre bon héraut d’armes, logé dans l’angle tout au bout de la nef, ouvrit les portes et beugla pis qu’un crieur public :

— J’annonce la dame Dup, duchesse Inette ! et la dame Emma, duchesse Phooka !

Alors les deux convives apparurent sur le seuil, la première vêtue d’une longue cotardie émeraude, aux franges et brocarts verts, tandis que la seconde arborait une houppelande plus blonde qu’un champ de blé au soleil, toute brodée de fils d’or.

Je me levai incontinent, descendis les marches de l’estrade et m’approchai pour baiser la main de mes deux invitées.

— Soyez les bienvenues, mes dames, déclamai-je. Puisse le séjour en la capitale vous être agréable. Mais dites-moi, ma curiosité est piquée au vif ! De quoi souhaitez-vous m‘entretenir ? Je suis tout ouïe.

Puis, soudain confus par mon manque évident de politesse, je proposai :

— Oh ! J’oubliais, mes dames : une coupe de vin, peut-être ? Je vous rassure, point n’est-il empoisonné. Enfin… je… je ne crois pas.



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Aely Nah :


Bonsoir Gregory,

Jolie mise en bouche , diantre ! et fichtre je ne m'attendais pas à côtoyer ainsi un tel beau linge mes duchesses !!

J'ai donc découvert ce "noble" sénéchal il y a peu et avec lui son franc parler, son charisme et ses faiblesses . Bon j'ai adoré voilà. 
Je vois que tu as déjà bien répondu à mes premières questions lol donc je me retrouve un peu dépourvue même si la bise n'est pas encore venue mais j'en aurais quand même une petite :
le cycle d'Ogier d'Argouges j'ai beaucoup aimé même si la série a été perdue dans mes déménagements nombreux. Qu'en est-il de la série des rois maudits dont on dit que GoT en est le reflet? A-t-elle fait aussi partie de tes lectures et inspirations médiévales?
Tu nous parles JdR aussi je suppose donc que tu as eu ta période rolistique , en tant que maître du jeu? joueur? les deux?
Est-ce que cette expérience t'aide à mettre en place plus facilement des décors et les situations de tes personnages?
Et enfin as tu un plan prédéfini sur la suite à donner à ton histoire ou tes personnages prennent-ils la tangente à un moment ou un autre pour n'en faire qu'à leur tête?
Bon ok en fait j'en avais plusieurs cachées sous le coude ;)
Merci en tout cas pour cette lecture que j'ai grandement apprécié découvrir et partager avec Licorne.

Grégory :



Bonjour Aely Nah !

Bombardement de questions ! ça explose ! ça explose ! Merci pour ton retour !

La saga des Rois Maudits est une lecture qui est arrivée sur le tard (en même temps que la rédaction du 2e tome). Et j’ai tout simplement adoré. La plume de Maurice Druon est délectable et ne manque pas de fulgurances. Pour rebondir à ce que tu disais, je dirais que c’est plutôt le Trône de Fer qui est le reflet des Rois Maudits. On y retrouve les inspirations de George R.R. Martin, de par ces rois qui s’éteignent les uns après les autres, comme une malédiction, et ce jusqu’à l’extermination de la dynastie, ou même de par quelques expressions (comme celle-ci notamment : « envoyer au mur » qui désigne la prison dans les Rois Maudits, et le Mur au sens littéral dans le Trône de Fer).

De là à dire que la lecture des Rois Maudits a fait partie de mes inspirations, je dirai donc oui, mais tardivement. Elle est arrivée comme un plus non négligeable. J’ai d’ailleurs souri en voyant que l’inimitié qui sévit entre Enguerrand de Marigny (proche conseiller du roi Philippe le Bel, de relative basse extraction) et Charles de Valois (comte) se rapprochait beaucoup de celle que je retranscris entre Philippe Gardeval et Othon de Ligias, tous deux gravitant autour de leur roi.

Quant au JdR, je n’ai fait que du jeu de rôle textuel, c’est-à-dire sur forum d’écriture RPG, donc virtuel. J’ai été à la fois joueur et maître de jeu, suivant ce que l’on nomme dans le jargon des « Rp » ou les créant. Mais, même en étant joueur, j’avais tendance à souvent prendre les choses en main, à prévoir la suite des évènements, à tourner le récit dans la direction qui me plaisait. Un travers qui m’a fait comprendre que j’étais fait pour proposer des histoires. Il était donc inévitable que j’en vienne un jour ou l’autre à l’écriture solitaire. Ceci dit, avant de me lancer, j’avais quand même créé mon propre forum RPG, et une petite centaine de rôlistes s’amusaient à créer leur personnage et leur histoire sur l’univers que je proposais : celui que tu commences à connaître aujourd’hui et dans lequel évolue timidement Philippe Gardeval.

Mes partenaires rôlistes savent donc que l’univers est grand, complexe et diversifié, et que la seule ville de Lysimaque dépeinte dans le roman n’est qu’un petit lambeau de l‘univers. Ce qui les a surpris. Certains m’avaient d’ailleurs demandé pourquoi je n’avais pas préféré écrire un roman-monde, tant le choix d’un huis-clos les avait un brin déroutés. Eh bien, tout simplement parce que je voulais mettre l’accent en premier lieu sur le personnage narrateur (travailler sa profondeur, son passé, sa voix) ainsi que sur l’ambiance. Quand j’aurai la maturité nécessaire, le monde s’ouvrira bien plus, mais il était d’abord question pour moi de contrôler un personnage dans un lieu fermé. Car, qu’on se le dise !, faire vivre un monde, dans tout ce qu’il a de vaste, de dense et de diversifié, est un travail colossal qui mérite qu’on prenne le temps. Au passage, j’en profite pour glisser ici que Sénéchal place déjà quelques éléments de la « grande intrigue » qui prendra place dans un autre roman très (trop ?) ambitieux. Sénéchal, en quelque sorte, est une introduction.

Bref ! je digresse allégrement ! J’en reviens à tes questions, milles excuses !

Ainsi, pour en revenir au jeu de rôle textuel (qui consiste à se créer un personnage de toute pièce de façon littéraire afin de le faire jouer dans un monde créé par d’autres) a vraiment été l’exercice qui m’a permis d’améliorer à la fois la plume, le jeu des personnages, leur articulation dans un univers défini, leur interaction avec d’autres personnages joueurs. Une expérience très constructive ! et ce n’est pas un hasard si la dédicace du tome 1 s’adresse « Aux célestiens » et celle du tome 2 « Aux miradelphiens ». Je remercie tous les joueurs rencontrés sur ces deux forums et qui ont grandement participé à mon évolution !


En ce qui concerne le libre arbitre de mes personnages, ils n’en ont aucun ! HA HA * rire sadique * Je prévois tout ce que je peux prévoir et ils suivent tous la ligne que je leur impose. La seule chose que je ne contrôle pas, c’est leur caractère et leur voix qui naissent sous la plume comme bon leur semble. Roufos, par exemple, est typiquement le personnage qui vit tout seul lorsque je l’écris. Rodenteux, cet architecte curieux et couard à la fois, est lui aussi parfois difficilement contrôlable tant il a envie de parler des merveilles architecturales qu’il rencontre ! Leur voix et leur caractère me surprennent souvent, mais, jusque-là, ils n’ont jamais dévié de ce que je voulais vraiment dire ou faire * Soupir de soulagement *

J’espère avoir répondu comme il se doit à tes questions ! Un grand merci pour ton intérêt, vraiment !





Merci pour cette réponse si détaillée Grégory ! Je comprends donc mieux la genèse de Sénéchal... Et remarque que, d'une, nous n'avons pas beaucoup d'écart en terme d'âge, et, de deux... Que les auteurs que tu cites font tous partie de mon harem d'incontournables : je me souviens encore comment la lecture du Déchronologue m'avait chamboulée, sans parler des deux autres (j'hésite encore à me lancer dans les autres romans de Justine Niogret qui se trouvent bien au chaud dans ma bibliothèque, tant Mordre le bouclier m'avait soufflée). Alors, deuxième question : quel est ton auteur préféré ? De touuuuus les temps ?

Grégory :

La question piège que voilà !

Je n’ai pas véritablement d’auteur préféré car je ne suis pas un lecteur fidèle (Ne me fais pas dire ce que je n’ai pas dit, mon infidélité n’est que littéraire, tudieu !).

Comme dit précédemment, je lis un seul roman par auteur, puis, une fois fini, je passe à un autre roman d’un autre auteur. En plus de ça, je lis peu. Non par manque d’envie, mais par lenteur. Comme je décortique mes lectures, je peux passer un temps inimaginable sur un roman d’à peine 300 pages. De fait, si je lis une quinzaine de romans par an, c’est la panacée.

Il n’empêche qu’il y a quand même des auteurs et autrices qui me font un petit quelque chose rien qu’en repensant à leurs ouvrages. Je vais peut-être manquer d’originalité, mais en ce qui me concerne, je ressens beaucoup d’admiration et de respect pour… * roulement de tambour *… J.K. Rowling. Eh oui ! J’en suis absolument persuadé : si la lecture de Harry Potter ne m’avait pas provoqué un si grand choc en étant gosse, je n’aurais jamais, jamais, jamais, pris la plume. Et même si ce que j’écris est bien loin de l’apprenti sorcier à lunettes, cette lecture m’a donné le goût de lire, puis d’écrire. Rien que pour ça, pour cette magie, cette vraie magie, qui a su s’opérer à cette époque clé de ma petite vie, je place donc J.K. Rowling largement en tête de mon « classement ». J’ai comme l’impression de lui devoir beaucoup. Non, en fait, c’est certain, je lui dois beaucoup.

Les deux autres présents sur le podium sont George R.R. Martin, pour les insomnies qu’il m’a refilées en première année de fac et pour les cours que j’ai ratés par sa faute, ne réussissant pas à me lever de mon lit (Ah, mon dieu, je me dois de le dire… les Noces Pourpres, à lire, c’était l’agonie extatique, la jouissance mortelle, le GAAAAAA, NOOON, UHHHH ! POURQUOOIIIII ILS SONT TOUS MORTS ET POURQUOI J’ADORE CA ? Oui, oui. Sache, Bouchon, que ces onomatopées sont à peine exagérées).

Et il y a aussi, inévitablement, Jean-Philippe Jaworski. Tout commentaire serait superflu !


Bonjour Grégory ^^ 

Géniale la présentation, ça donne le ton ! Je n'ai pas lu ton livre (oups, j'espère échapper au lynchage ! Il paraît que le Sénéchal est occupé à gérer un siège, je vais passer entre les mailles de son courroux ) mais ça ne m'empêche pas d'être intriguée et de venir participer à ce mois de. 

J'ai lu les réponses sur la genèse de Sénéchal et je trouve ça très intéressant. Ma question porte sur la suite de cette aventure : comment as-tu été publié ? Puisqu'il s'agit apparemment de ta première publication mais que tu avais écrit d'autres textes, comment en es-tu arrivé là ? Est-ce une finalité que tu visais dès le départ ?
Merci d'avance et bon mois de torture... heu d'interview ;)

Grégory :

Bonjour Emilie ! Point de lynchage, n’aie criante !

Comment ai-je été édité ? Hum… Moi-même, je me le demande encore parfois, tant tout est allé très vite.

J’ai achevé la rédaction du manuscrit en janvier 2016. Je me suis donné deux mois pour le relire, le corriger, le modifier. Une fois prêt (ou du moins, une fois que je pensais être prêt – Etait-ce vraiment le cas ? Je ne le sais toujours pas), j’ai envoyé à trois maisons d’édition : Mnémos, l’Atalante et le Bélial’. Pourquoi seulement trois ? Car mon entourage, depuis quelques temps, se montrait insistant et me soupçonnait de procrastiner et/ou de retarder les envois par crainte de me heurter à la dure réalité : la difficulté d’être édité. Par conséquent, j’ai envoyé sans y croire vraiment, ayant pour doux rêve de décrocher l’un des Indés de l’imaginaire (Mnémos, Les Moutons Électriques, ActuSF). Mnémos ayant été ma première cible, l’Atalante et le Bélial’ (qui font aussi un travail remarquable) ont, en revanche, été choisi un peu par hasard (en vérité, surtout pour prouver à mon entourage que je prenais les devants, preuve à l’appui : « Si, regardez ma boîte mail ! J’ai commencé à envoyer ! » leur disais-je… (Surtout que la ligne éditoriale de l’Atalante et du Bélial’, notamment celle du Bélial’ qui est bien plus axé SF, ne correspondait pas vraiment à mon manuscrit, ou très peu). Donc, je dois bien l’avouer, je ne croyais pas vraiment à la réussite de mon premier envoi, que je voyais plus comme un premier pas vers le casse-tête éditorial. Un premier pas, aussi, vers le courage.

Il n’empêche que 4 jours sont finalement passés et je reçois un mail des éditions Mnémos me disant que leur équipe a lu le manuscrit et qu’elle émet un avis favorable ! Je te laisse imaginer ma réaction. J’ai ouvert une bouche béante qui ne s’est refermée que 10 minutes plus tard. Le sang m’est monté à la tête. Je me suis levé de ma chaise, presque suffocant et, chose étrange, l’euphorie mais aussi et surtout la terreur se sont emparées du petit bonhomme que je suis. Le pire dans tout ça, c’est que je suis tellement défaitiste et peu sûr de moi que j’ai cru à une mauvaise farce, ma paranoïa me poussant même à croire qu’un de mes amis s’était créé une fausse boîte mail pour me donner de faux espoirs ! Mais voilà que 4 jours passent encore et, cette fois-ci, je reçois un appel de Frédéric Weil, directeur éditorial des éditions Mnémos, qui me dit « Ok, on y va ! ».

Et donc le 8 avril 2016, 8 jours après mon premier et unique envoi, l’édition m’ouvrait ses portes. Bien sûr, ça aussi, pessimiste que je suis !, c’était bien insuffisant pour que j’y crois. Même la conversation skype qui a suivi n’a pas suffi à me faire prendre conscience de ce qui était en train de se mettre en route. Il m’a fallu signer le contrat d’édition et commencer l’édito pour réaliser que tout était bien vrai. Avouns-le, je suis arrivé peu ou prou comme une météorite et l’impact, bon sang ! m’avait presque plongé dans un état de déni qui, parfois, je l’admets, se manifeste encore (Peut en témoigner mon éditeur qui fait toujours face, avec brio, à mes grands moments de doute). Il m’arrive toujours, c’est vrai, de me réveiller quelques matins en me demandant « Pourquoi ? Comment ? Que m’est-il passé par la tête ? Pourquoi ai-je poussé mon petit délire si loin ? » Alors que, bon, soyons honnêtes ! il va quand même falloir que je réalise un jour que j’ai à présent deux satanés bouquins en librairie !
De fait, s’il fallait que je donne des conseils pour être édité, je serais bien en peine de le faire. Je dirais peut-être qu’il faut beaucoup d’autocritique (sans pour autant tomber dans le dénigrement qui, lui, est anti productif). L’auto-critique permet de prendre du recul sur ce que l’on fait, de déceler ce qui fonctionne et ne fonctionne pas, d’aiguiser son regard sur sa création et celles des autres, d’affermir sa volonté, de murir aussi. Je dirais qu’il ne faut pas lésiner sur les heures de travail ; relecture, relecture, relecture et réécriture. Mon premier tome (certains peuvent en témoigner), je le connaissais au mot près. Je dirais également qu’il faut extrêmement soigner sa lettre de présentation ; elle est le premier contact avec l’éditeur et c’est un exercice littéraire à part entière. Inutile d’en faire des tonnes ni de rechercher (ou provoquer) absolument l’originalité. Soyez claire, concise, vraie, sûre, pleine d’ambition sans tomber dans la prétention. Bref, un exercice ardu mais qui, en ce qui me concerne, a été la clé qui a ouvert (très rapidement) la porte. Si mon manuscrit a été lu si vite, c’est justement parce que ma lettre de présentation est parvenue à intriguer. Elle ne brillait absolument pas par son originalité, mais elle avait sans doute les qualités citées précédemment. Enfin, je dirais aussi une chose qui, malheureusement, n’est pas en notre pouvoir, quoique nous fassions : il faut une part non négligeable de chance…


Pour ta deuxième question : comment en suis-je arrivé là ? Eh bien… à force d’écrire, je dirais. En fait, au commencement, je pensais écrire une nouvelle. Puis la nouvelle a très rapidement pris de l’ampleur. Je me suis résolu à en faire une novella : « 60 pages maximum ! » criai-je avec certitude au visage d’un ami qui riait d’avance. Evidemment, les 60 pages ont allégrement été dépassées, jusqu’à parvenir à la dernière phrase de l’actuel tome 1. En y mettant le point, à cette maudite phrase, j’ai senti quelque chose de très étrange, comme une certitude logée dans la poitrine et accompagnée d’un murmure lointain qui disait « La première partie est achevée. » C’est alors que j’ai décidé d’arrêter d’écrire et de corriger la matière que j’avais déjà devant moi. Je me suis rendu compte que j’avais ce qui pouvait s’apparenter à un premier tome et que, dans tous les cas, même si je voulais écrire un « one-shot » (comme on dit dans le jargon), je me retrouverai avec un pavé de 1000 pages à présenter à un éditeur, diminuant à mon sens drastiquement la chance d’être lu, et ce surtout lorsque son nom et son prénom ne sont connus ni d’Eve ni d’Adam (Je n’avais pas de première publication, jamais répondu à aucun appel à texte, ne me déplaçais pas en salon ni aux dédicaces en libraire, ne tenais aucun blog de critique ni aucune chaîne Booktube, bref, j’étais un inconnu, un vrai !). La difficile décision de scinder le roman en trois (ça y est ! c’est à ce moment-là que le mot « roman » a enfin été lâché et assumé !) a été prise. Pour conclure, j’affirme et je signe en disant que ce n’était pas prémédité, que la finalité première de ce texte était tout simplement d’être terminé, de me prouver que j’étais capable d’aller au bout d’une histoire, d’en maintenir le ton, d’en contrôler le personnage. L’édition, finalement, était le bonus auquel, au tout début, je ne songeais pas vraiment. Mais quel bonus !