mardi 6 novembre 2018

Présentation de Stefan Platteau











C’est lors de leur retraite dans un ashram près de Bénarès, où ils étudient le Prandalipapat yoga, le yoga des orteils préhensiles, que le Roi Baudouin de Belgique et la Reine Fabiola (plus généralement connue sous son nom de jeune fille, Dona Fabiola de Mora y Aragon) aperçoivent, dans un panier qui dérive au fil du Gange, un nourrisson à la peau blanche, doté d’une crinière fort précoce et d’un léger duvet de barbe. La mousson a gonflé les flots ; il est évident que cet improbable petit voyageur est en danger. Dona Fabiola n’hésite pas une seconde : elle met en pratique ses récents acquis yogiques. S’accrochant à l’épaule de son noble époux, et retroussant ses jupes, elle étire démesurément sa jambe droite, telle une branche chenue (et un peu noueuse) tendue au-dessus du fleuve. C’est ainsi, d’un pied alerte, que l’héroïque suzeraine d’un peuple héroïque attrape le panier au milieu du cours, et sauve l’infortuné nourrisson d’une mort certaine.


Le Roi Baudouin et la Reine Fabiola de Belgique, illustres adeptes du prandalipapat yoga.


Pour le couple royal, la situation se révèle néanmoins embarrassante. Impossible, bien sûr, d’adopter ce bambin chevelu ! Outre que sa venue compliquerait singulièrement la succession au Trône de Belgique, déjà entachée de trop d’épisodes sanglants, les origines douteuses de l’enfançon – sans doute le rejeton délaissé d’un couple de hippies de Goa complètement shootés — s’accordent mal au prestige d’une famille couronnée. Et puis, un bébé avec un duvet de barbe, tout de même !

Confié à l’ashram, le petit rescapé des flots est éduqué selon les principes du Prandalipapat yoga, dont il pratique intensément les exercices, dès l’âge de six mois. Si son corps perdra par la suite l’essentiel de la souplesse acquise, son imagination, en revanche, en conservera la capacité de s’étirer en d’improbables contorsions. L’enfant découvre par ailleurs la musique, le jour où Sire le Roi des Belges laisse malencontreusement tomber une lourde statue de Ganesh sur le troisième orteil droit monstrueusement affiné – et par conséquent terriblement sensible – de Dona Fabiola de Mora y Aragon.

Promis à une brillante carrière de podositariste (joueur de sitar avec les pieds), métier tenu en très grand honneur dans l’état indien du Karnataka, l’avenir du garnement semble tout tracé. Hélas, c’est alors qu’un leprechaun particulièrement stupide, égaré entre les mondes, et se croyant arrivé à la cour du roi d’Irlande, échange l’enfant contre son propre rejeton (un wookie très mal élevé et souffrant d’une hypervitalité capillaire, que l’ashram conservera pourtant bon gré mal gré, jusqu’à ce que ses poils lui poussent jusque dedans la bouche et finissent par l’étouffer lamentablement, quelques semaines plus tard. C’est néanmoins à l’occasion du bref séjour parmi eux de cet être hors-normes, que les yogis hindous découvriront le Boogie Wookie, une danse que l’on peut qualifier d’échevelée, à laquelle ils prendront désormais l’habitude de s’adonner juste après les prières du soir. Cette mode se répandra rapidement dans tout le nord de l’Inde, mais connaîtra une fin prématurée lorsque les Sikhs, qui se sentent à tort insultés par elle, décideront en représailles d’assassiner la Première ministre Indira Gandhi).

Mais revenons à l’enfant sauvé des eaux (vous avez compris qu’il s’agit de notre futur auteur). Celui-ci poursuit désormais son existence dans le sidh, l’autre monde, au creux d’une légendaire colline du pays de Galles. C’est là, en compagnie des aes sidhe, qu’il apprend les chants des Tuatha de Danaan, ainsi que l’art du juron improbable et celui du grand rire colossal. Il goûte également le privilège d’écouter quelques-uns des chanteurs les plus prestigieux que les deux mondes aient jamais connu : le grand Vaïnamoinen de Finlande, illustre joueur de kantélé ; le légendaire barde Taliesin, nombre de dignes fils d’Irlande, et même l’arrière-petite-fille d’Homère, laquelle, lors d’une mémorable nuit de Samain, exécute l’intégralité de l’Iliade et de l’Odyssée en s’accompagnant au piano. Notre héros conserve un souvenir très vif de son interprétation du combat d’Achille et d’Hector, rythmée par un swing endiablé, soutenue par le contrepoint fracassant d’un gorille joueur de trombone.

Seule ombre au tableau de cette enfance féérique : la proverbiale incompétence du ravisseur leprechaun dans l’art d’élever un petit d’homme. Bien sûr, le gnome hirsute ne manque pas de talent pour enseigner les mauvaises manières ; notre auteur n’a d’ailleurs pas complètement fini de désapprendre ce savoir aujourd’hui (et il lui arrive même encore d’en tirer beaucoup de joie). Mais lorsqu’il s’agit de répondre à la légitime curiosité d’un bambin, mis à part le domaine de la nourriture, et peut-être aussi le fascinant domaine de la vie sociale et amoureuse des poux, le nain se révèle totalement pris au dépourvu. Or, de la curiosité, notre garnement n’en manque pas. Jour après jour, il ne cesse d’assaillir son tuteur de mille questions : quel est le cri de l’ornithorynque ? Les pingouins ont-ils des genoux ? Quand ils marchent en file indienne, les manchots ont-ils un chef qui décide s’il faut partir du pied gauche ou du pied droit ? Pourquoi les tout petits chiens tremblent-ils lorsqu’ils font caca ? Incapable de répondre à ce flot d’interrogations, le leprechaun s’en agace grandement ; au point qu’un jour, à bout de nerfs, il se met en tête de revendre son jeune pupille. En l’occurrence, à un couple de nutons de passage.

Chacun sait que les nutons sont de très honorables lutins du pays wallon. Ces deux-là exercent le métier de cartographe ; leur visite en terre gaélique est motivée par la rédaction d’un volumineux Guide des habitats de collines et tumulus où tout bon nabot voyageur peut trouver à croûter (en abrégé : Guide du croûtard), destiné à servir de référence aux jeunes êtres faés soucieux de découvrir les pays voisins. Apprenant que l’enfant mis aux enchères avait naguère été sauvé des eaux par rien moins que Dona Fabiola de Mora y Aragon, souveraine de Belgique, ils s’empressent de l’acquérir, dans un élan patriotique, non sans avoir hésité d’abord entre une chaumière de Baba Yaga caracolant sous une cloche de verre enneigée, une chope d’abondance, un aspirateur animé pétomane, et d’autres souvenirs incongrus proposés par la boutique de sous-la-colline-des-Gaëls.

Par l’un de ces curieux hasards dont le sort semble s’amuser grandement, voici donc notre héros résident du Royaume de Belgique pour de vrai – O Grââl ! O consécration très enviée ! Installé dans une grotte de la forêt ardennaise avec ses nouveaux parents adoptifs, le voilà qui reprend ses longues salves de questions : les zèbres sont-ils blancs sur fond noir ou noirs sur fond blanc ? Les dinosaures étaient-ils chatouilleux ? Y a-t-il des arcs-en-ciel sur la lune ? Et des vaisseaux spatiaux qui fonctionnent au thé vert ? Si un garçon fait pipi très fort sur la planète du Petit prince, est-ce que le jet part tout droit vers les étoiles, ou fait le tour de la planète, en vertu de la gravité ? Et ainsi de suite, au point que les deux nutons envisagent un moment de laisser tomber leur Guide des habitats de collines et tumulus où tout bon nabot voyageur peut trouver à croûter, pour écrire à la place un Répertoire des questions inutiles, énervantes et résolument sans réponse. Dans leur insondable sagesse, ils conviennent finalement que le Petit peuple n’est décidément pas fait pour élever seul un marmot d’humain, et qu’il est grand temps que celui-ci s’en retourne dans le monde réel. Tout en conservant le bambin sous leur toit (de roche), ils se résolvent à l’envoyer (entre autres) à l’école, au supermarché, à la bibliothèque municipale, sortir les poubelles le soir.

Le monde réel… pour un enfant de cet âge, c’est-à-dire presque sept ans, il est déjà fort tard pour s’acclimater sans mal à cette grisaille. Il est gauche. Il est fantasque, inadapté. On le moque. Les années qui suivent font partie des plus malheureuses de la vie de notre héros. Et même s’il se console en pillant les rayonnages de la bibliothèque municipale et en gribouillant des tas d’histoires stupides sur les pages de ses cahiers, le monde réel peine à lui apporter quelque satisfaction. Il lui faudra attendre l’adolescence, âge où il réalise coup sur coup que 1) les filles, c’est tout de même bien joli 2) il n’est probablement pas le seul, dans son entourage, à avoir été enlevé puis abandonné par des êtres féériques. Ou alors, les humains sont juste bizarres, mais ça, c’est bien aussi.

Quelques années plus tard, il découvre que les voyages sur la terre matérielle peuvent se révéler presque aussi intéressants et instructifs qu’un périple dans le sidh. Plus chevelu que jamais, il visite le Congo, où tout le monde le prend pour Jésus ; se rend au Kenya dans le noble dessein d’enseigner la Macarena aux Massaïs. En Indonésie, il gravit le mont Agung, avec pour unique objectif de cuire son poulet dans les vapeurs volcaniques au sommet – pour se rendre compte finalement qu’il a oublié ledit poulet en bas, avec tout son pique-nique, car il faut se rappeler que c’est un auteur, et qu’en règle générale, les auteurs sont des gens fort distraits.

Pour finir, il accomplit le voyage qu’il ne pouvait manquer de faire un jour : il retourne en Inde, terre de ses origines. L’ashram, hélas, a disparu depuis belle lurette, remplacé par un luxueux hôtel aux mains d’une riche famille saoudienne. La rumeur veut toutefois que les cryptes sacrées des yogis aient été conservées au-dessous de l’immeuble. Souhaitant en avoir le cœur net, notre belge profite d’un instant d’inattention des vigiles pour se faufiler à l’intérieur, et emprunter directement la porte des caves. Au fond de ces dernières, il découvre un mur de pierre noire sculpté d’une longue suite de scènes mythologiques. Une œuvre emplie de bruit et de fureur, de dieux aux bras multiples, de chars redoutables et de yogis guerriers faisant pleuvoir sur leurs ennemis des nuées de disques acérés, expédiés avec les orteils.

Dans l’âme de notre héros, cette vue éveille des souvenirs d’enfance diffus, ainsi qu’une émotion certaine. Il décide sur-le-champ de consacrer sa vie à faire connaître au public les étonnants détours narratifs de ce récit ancestral, cette bande dessinée avant la lettre. Non sans prendre, bien sûr, quelques libertés avec la pierre gravée, parce que, tout de même, faut pas déconner, il a bien le droit d’y mettre son grain de sel, sinon, c’est pas drôle du tout. Après tout, il est auteur, c’est son privilège d’inventer des trucs. Non, peut-être ?

(Voilà. C’est tout ce qu’on sait de source à peu près sûre sur la jeunesse de notre belge de service. Le reste me parait trop fantaisiste pour qu’il soit pertinent de l’intégrer à sa biographie.)

(Mais toi, ami lecteur, sauras-tu démêler le vrai du faux ? Et du presque vrai? Et du vrai en un sens ? Et du quasi rien de vrai ?)





On nous cache tout, mais on n’est pas des moutons ! Comme le prouve ce portrait saisissant de Dona Fabiola révélée par l’éclat de la pleine lune, la Reine de Belgique serait en réalité apparentée au célèbre Gentleman aux cheveux comme du duvet de chardon, et donc capable, comme lui, de voir et d’agir dans les deux mondes ! D’où l’hypothèse, formulée par certains, que notre auteur serait bel et bien originaire du sidh,  le rejeton de quelque faé lancé dans le Gange céleste – si bien que seule la vue onirique de la souveraine aurait permis de repérer son panier, encore invisible aux humains.  




Stefan Platteau et quelques amis du Petit peuple, 

portant le couvre-chef traditionnel des Nutons de Wallonie.






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